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Avril 2013 : la France connaît-elle une crise de régime ?

arton61Christian Amalvi est spécialiste de l’histoire culturelle de la France contemporaine. Professeur à l’Université Paul Valéry – Montpellier III, ses nombreuses publications concernent principalement l’histoire de l’historiographie. Il a bien voulu répondre à mes questions.

Jean-Michel Dufays : Les débats houleux à l’Assemblée nationale française aujourd’hui semblent réactualiser certains temps forts de la IIIe République. Est-ce un épiphénomène ou une véritable crise de régime, comme le proclame la droite ?

Christian Amalvi : Très franchement, je ne crois pas que le scandale provoqué par Cahuzac puisse réactualiser les temps forts des crises parlementaires de la IIIe. D’abord parce que, sous la IIIe République, le Parlement – Chambre des députés + Sénat – était le véritable lieu du pouvoir, le gouvernement n’étant que l’émanation, révocable,  de la représentation nationale. Or, sous la Ve République – et même si la gauche a rendu au Parlement quelques une de ses prérogatives – le centre du pouvoir n’est ni le Parlement, ni même le gouvernement, mais l’Elysée, c’est-à-dire la Présidence de la République. Sarkozy traitait François Fillon, son Premier ministre de simple conseiller. Même si François Hollande est plus respectueux de Jean-Marc Ayrault et de sa fonction, il n’en reste pas moins que le Premier Ministre n’est que l’exécutant docile d’une politique qui se décide à l’Elysée. Donc pas de comparaison pertinente entre les crises à répétition de la IIIe République et celles de la Ve. Précisément parce que les institutions de la Ve République montrent depuis longtemps déjà leur capacité à amortir les chocs. En Italie, depuis plusieurs semaines, il n’y a toujours pas de gouvernement, en France l’alternance, au printemps 2012, s’est faite sur le champ sans aucune contestation. Il me semble que la Belgique a vécu pendant une année sans gouvernement  Ceci étant dit, ce scandale n’est ni un épiphénomène, il va laisser des traces profondes, notamment à gauche, ni une crise de régime. Personne ne peut obliger Hollande à modifier son gouvernement, à dissoudre le Parlement, voire même à démissionner lui-même. Et si les Français approuvent le remède de cheval qu’il vient d’imposer à la classe politique en révélant son patrimoine, il peut attendre encore un an, les municipales du printemps 2014, avant de modifier son gouvernement en fonction des résultats électoraux. Donc pas de crise politique majeure en vue, sauf bien sûr s’il s’avérait que Pierre Moscovici avait couvert les agissements de Cahuzac, ce que je crois pas, Pierre Moscovici ayant la réputation, justifiée, d’être un homme intègre et compétent.

J.-M. D. : Le scandale lié au Canal de Panama ou l’Affaire Stavisky paraissent a posteriori moins déstabilisants sur le plan politique que la fraude avérée d’un ministre du Budget. Selon toi, quelle trace éventuelle les manuels scolaires du futur en garderont-ils ?

Ch.A. : Non,  je récuse fermement toute comparaison entre le scandale Panama, l’Affaire Stavisky d’une part et le scandale Cahuzac d’autre part. Dans le cas de Panama des milliers de gens furent grugés et ce scandale a alimenté les théories du complot, l’antisémitisme, l‘antiparlementarisme, dont les conséquences ont été lourdes pendant toute la IIIe République. D’autre part, avec l’affaire Stavisky, il y a eu mort d’homme, émeute sanglante à Paris place de la Concorde : le soir du 6 février 1934, on était au bord de la guerre civile en France. Dieu merci, nous n’en sommes pas là, la situation est infiniment moins grave. Les institutions de la Ve République, je le répète, sont assez solides pour permettre à François Hollande de s’en tirer honorablement. D’autant que la droite avec la rivalité entre Fillon et Copé, attisée par les réticences de ce dernier à révéler l’ampleur de son patrimoine (et pour cause !) et les ennuis judiciaires de Nicolas Sarkozy (affaire des comptes de campagnes de 2007) n’est pas dans un état brillant.

Je crois que les manuels scolaires s’ils parlent de cette crise en feront le révélateur non seulement de la corruption des élites, mais surtout le révélateur de la coupure abyssale entre des énarques et des technocrates de plus en plus coupés des réalités sociales, qui vivent dans une bulle,  et le peuple, qui travaille, qui souffre, qui est au chômage et qui a peur, à juste titre, de l’avenir.

J.-M. D. : Les commentateurs déplorent constamment l’absence d’autorité et de leadership, à gauche, comme à droite. Ce besoin de chef, légitimé par certains intellectuels, est-il inquiétant ? S’agit-il d’un trait du tempérament du peuple français qui n’aurait pas fait le deuil du Chef, qu’il fût Roi, Empereur, Général,  voire Maréchal ?

Ch. A. : Certes, cette fascination non pour le chef, mais pour le personnage charismatique, présente même chez les intellectuels de haut rang (Régis Debray par exemple) est un problème important, tu as raison, probablement un lointain  héritage de l’histoire, de l’Ancien Régime, de la Révolution et des Empires. Cependant, il me semble qu’à l’étranger on a tendance à l’exagérer, à le sur-valoriser. En effet, les Français ne sont pas dupes : s’ils restent passionnés par Napoléon Ier et redécouvrent Napoléon III, ils savent aussi de quel prix se paie la confiance accordée trop légèrement à l’homme providentiel. Puisque nous parlons des manuels scolaires, je te rappelle que ceux de la IIIe République n’ont cessé de dénoncer ce culte pervers de la personnalité et de rappeler le prix payé par la France et les Français. Quant à Vichy et à sa politique honteuse de Collaboration, dont on commence depuis peu à prendre l’ampleur, les Français savent tout le mal qu’il faut en penser. Tu m’objecteras que Charles de Gaulle fut un homme providentiel, critiqué de son temps par l’extrême gauche et condamné à mort par l’extrême-droite. Sa canonisation actuelle ne doit pas être interprétée, à mon humble avis, comme une célébration de l’homme providentiel éternel en général, mais plutôt comme un adieu à ce culte des grands hommes. Les Français n’ont pas la nostalgie du chef à poigne muni d’un grand balai, sauf à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche (Mélanchon), mais éprouvent plutôt la nostalgie d’un homme comme François Mitterrand, à la fois hiératique, capable de tenir tête à Ronald Reagan et Mme Thatcher, distant, mais aussi protecteur, d’où son surnom familier de « Tonton ». En 1988, dans le Midi, on disait en plaisantant « Gardarem lou Tonton ». Or, Mitterrand ne se prenait pas pour un homme providentiel. Quant à Sarkozy, les Français l’ont chassé du pouvoir car il devenait par trop insupportable. Ce n’est pas en vain qu’on a dit de François Hollande qu’il était un président « normal », probablement comme Elio Di Rupo en Belgique.

D’autre part, à tous ceux qui accusent le France de privilégier les fortes personnalités, je répondrais que ce n’est pas un caractéristique très française, mais qu’on la retrouve dans toutes les démocraties modernes. Les Espagnols ont apprécié Felipe Gonzalez et déploré que son successeur manque de charisme . Quant à Mariano Rajoy, tous les observateurs déplorent son manque de charisme flagrant. En Grande-Bretagne, Tony Blair a été élu trois fois en raison de sa forte personnalité. Ne parlons pas de Mme Thatcher, qui un quart de siècle après avoir quitté le pouvoir suscite de très vives passions, au point que beaucoup, en Ecosse et au Pays de Galles, ont proclamé : « Ding Dong, la sorcière est morte ! » En France, on critique fermement les hommes politiques de leur vivant, mais, à leur mort, on les encense hypocritement. Donc, ce prétendu culte de la personnalité me laisse, pour le moment, dubitatif…

J.-M. D. : L’histoire est omniprésente dans les pages des politologues : 1793, loi des suspects (à propos de la publication des patrimoines des ministres), évocation de la droite légitimiste, orléaniste, bonapartiste, fantôme de la IVe République, années Mitterrand avec leurs scandales, etc. Faut-il se réjouir de ces références historiques ou, au contraire, s’inquiéter d’une réelle incapacité à sortir des représentations du passé et à se projeter dans l’avenir.

Ch. A. : Là encore, cette tendance, réelle bien sûr, me semble exagérée. Naturellement, les références historiques pullulent dans les périodiques d’un pays passionné par son passé. Cependant, soyons sérieux, c’est de la pure rhétorique, c’est un jeu, mais la réalité n’a strictement rien à voir avec cette invocation rituelle et sans aucun fondement. On oublie, par exemple, que, au début des années 50, Pierre Mendès-France, surnommé Cassandre, proclamait qu’on était « en 1788 ». Et de fait, avec l’énorme crise engendrée par la décolonisation en Indochine, puis en Algérie, la situation n’était pas brillante. Les références historiques servaient à faire prendre conscience aux Français de la gravité de la situation. Or, la force des institutions de la Ve République, dont la gauche a bénéficié,  a  atténué, voire rendu obsolète cet exercice historique qui consistait, sous la IIIe République à invoquer à tout bout de champ,  l’histoire, les grands ancêtres, etc. D’autre part, avec la mondialisation des échanges, avec la gravité de la crise économique et financière quasi permanente, tout cela est bien dérisoire.

Un dernier exemple, pour la conclusion. Tu trouveras, dans « Le Canard enchaîné » daté du 10 avril 2013,  un passionnant dessin de Cabu, qui transforme Mélanchon en Robespierre, coiffé du bonnet phrygien des Sans-Culottes, habillé comme eux, et conduisant une charrette,  dont l’usage est évident. Il n’en est pas moins évident que c’est pour rire. Les Français ont beaucoup de défauts, mais qu’on leur accorde aussi qu’il leur arrive parfois d’avoir un peu l’humour et de savoir se moquer d’eux-mêmes. Néanmoins, ils ont, sur ce plan, je le reconnais bien volontiers, beaucoup à apprendre des Belges…

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« Deutschland über alles ? » Conséquences de la crise économique sur les représentations politiques en Allemagne

Krumeich_01Gerd Krumeich est professeur émérite à l’Université Heinrich Heine de Düsseldorf. Il a récemment publié chez Tallandier « La Grande Guerre. Une histoire franco-allemande » (avec J.-J. Becker, 2008) et « Jeanne d’Arc en vérité » (2012). Voici quelques-unes de ses réflexions sur la situation politique en Allemagne et sa place dans le concert européen.

Jean-Michel Dufays : Avec la crise qui a débuté en 2008, l’Allemagne semble dicter les règles de la bonne gouvernance en Europe. En France, sa politique économique est la référence obligée de tous les débats. Dans le même registre, observe-t-on, au sein de la population allemande, un sentiment de supériorité quant à la gestion de l’Etat ?

Gerd Krumeich : Personnellement, je ne ressens et ne trouve nulle part de sentiment de supériorité. Je pense qu’on sait combien est fragile l’économie européenne. Et la majorité des gens que je connais semblent accepter les coupes sévères qui ont été proposées par l’agenda 2010 de Gerhard Schröder. On sait aussi qu’il faudra être attentif à ne pas laisser se créer des inégalités sociales trop grandes suite à cette politique économique marquée par un peu d’austérité. Mais puisqu’on exporte bien et que cela crée des emplois, je pense que mes concitoyens sont contents. La SPD rechigne un peu, mais, en vérité, les Allemands sont satisfaits de la politique qu’a menée Schröder. Il n’y a donc aucun sentiment de supériorité. Juste celui d’avoir fait le bon choix.

J.-M. D. : Dans plusieurs pays européens en difficulté, certains considèrent qu’il est normal que l’Allemagne « paye », en particulier en Grèce, pour les destructions provoquées pendant la Deuxième Guerre mondiale. Y-a-t-il des réactions à ce sujet dans ton pays ?

G.K. : Très peu de réactions sinon de refus. Quant à moi, je ne trouve pas licite d’en venir à poser la question des réparations allemandes de 1940-1945 en ce moment. C’est une perversion, puisque les difficultés que connaît la Grèce, sont en très grande partie de son fait. N’est-ce pas vrai ? Les Grecs ont vécu au-dessus de leurs moyens. C’était leur droit. Mais crier « Au voleur ! » au moment précis où le système qu’on a laissé fonctionner dérape, ce n’est pas de bonne guerre. Je ne nie pas les dettes allemandes. Qu’on en discute librement, mais à un autre moment. Si je suis bien informé, l’Allemagne paie beaucoup pour sauver l’économie grecque. Ai-je tort ?

J.-M. D. : A terme, le renforcement relatif de l’Allemagne pourrait-il la pousser à mener une politique extérieure, voire militaire, plus soutenue ?

G.K. : Plus soutenue ? Tu veux dire « envoyer des soldats », je suppose ? Tous nos amis crieraient si des soldats allemands, qui ne sont plus si nombreux, se déployaient dans le monde entier. Déjà, on déguise trop souvent Angela Merkel en Hitler. D’ailleurs, si l’armée commençait à abattre des gens un peu partout, cette information se propagerait à la vitesse de l’éclair. Je trouve que le système actuel n’est pas si mal que ça. L’Allemagne apporte son  aide dans certaines interventions que, d’ailleurs, elle finance ; pour le reste, elle reste discrète. Cela sied à l’Allemagne actuelle qui, sur le plan des mentalités, est loin de la Deuxième Guerre, mais, bien sûr, ne l’a pas oubliée.

J.-M. D. : Vantée pour l’efficacité de son modèle de négociation entre partenaires sociaux mais décriée par la gauche pour sa politique de bas salaires initiée par G. Schröder, l’Allemagne n’est-elle pas prise dans ses contradictions d’autant que le vieillissement de sa population la mène déjà à engager de plus en plus une main d’oeuvre spécialisée provenant, entre autres, d’Europe centrale et méridionale ?

G.K. : Non, je ne trouve pas que nous soyons coincés. Et les gens de gauche qui protestent pour des questions de salaires sont, en vérité, très peu nombreux (voir ma première réponse). En revanche, le vieillissement risque de créer, à mon avis, un vrai problème et j’attends le jour où notre chancelière, ou un autre ministre, agira comme Charles de Gaulle lorsqu’il a invité les Français à « avoir beaucoup d’enfants », que tous ont obéi et ceci d’autant plus volontiers que celui qui avait quatre enfants ne devait plus (ou presque plus) travailler. Le jour venu, on pourra sans doute agir de la même manière. Mais un peu plus de multiculturalité ne pourrait nuire. Que viennent les spécialistes étrangers : ils seront bien accueillis et nous serons une très grande nation sans qu’on puisse dire à l’étranger que nous misons sur la supériorité germanique. Pourquoi ne pas tenter le modèle propre aux Etats-Unis ?

L’imbroglio di Roma o l’Italia a un crocevia

16052012601Storica delle idee, Maria Donzelli è professore emerito dell’Università degli Studi di Napoli « l’Orientale » e autore di numerose pubblicazioni. Ha fondato l’Associazione “Peripli. Culture e Società Euromediterranee” (peripli.org) e ne è attualmente la Presidente. Ecco alcune sue riflessioni sull’attuale situazione politica in Italia.

Jean-Michel Dufays : Il risultato delle recenti elezioni legislative rende molto difficile nel tuo paese la formazione di un governo stabile con una linea chiara. Come si è arrivati a questo?

Maria Donzelli : Le ragioni di questa situazione di “stallo” sono molteplici e di varia natura: politiche, economiche, sociali e culturali.

Sul piano politico, nell’ultimo ventennio sono spariti i principali Partiti storici di riferimento, come il Partito Comunista, il Partito Socialista, la Democrazia Cristiana. Questa sparizione è dovuta in massima parte alla crisi e caduta delle ideologie, all’evoluzione della società italiana, alla sua trasformazione culturale e alla persistente presenza della criminalità organizzata – mafia, camorra e ‘ndrangheta – che ha subito anch’essa una trasformazione sociologica e politica importanti, infiltrandosi in tutti i settori della vita pubblica e privata italiana. Non vanno per altro dimenticate la presenza in Italia delle varie Logge massoniche – P2, P3, P4 -, la presenza sul territorio della Chiesa Cattolica, la cui gestione degli affari non è stata e non è limpida, cosi’ come poco limpida è la gestione etica della curia romana. Non va trascurata neppure la cattiva gestione di alcune imprese e di alcune Banche, che si sono votate soprattutto al profitto e che per questo hanno spesso collaborato con la politica degli affari in modo poco chiaro. Si è arrivati dunque, già negli anni ’90, al famoso periodo detto di “Mani pulite”, scandito da inchieste giudiziarie eclatanti, dove la connivenza tra la politica, gli affari, la criminalità organizzata hanno mostrato una miscela potenzialmente esplosiva, che è di fatto esplosa in alcuni momenti tragici, come per es. l’uccisione dei magistrati siciliani Falcone e Borsellino, impegnati nella lotta alla mafia. La responsabilità delle stragi che hanno coinvolto i 2 magistrati permane ancora poco chiara.

La sparizione dei partiti storici, avvenuta proprio in quegli anni, ha avviato una lunga trasformazione della rappresentanza politica con l’apparizione di nuovi “Partiti”, difficilmente comparabili a quelli precedenti. Penso a “Forza Italia”, movimento creato e finanziato interamente da Silvio Berlusconi, che ha raccolto l’adesione di buona parte della classe imprenditoriale, di alcuni rappresentanti della Loggia massonica P2 e frange consistenti sia della Democrazia Cristiana che del Partito Socialista, imploso dopo l’uscita di scena di Bettino Craxi, a seguito delle inchieste giudiziarie; penso alla Lega Nord, movimento nato da spinte secessioniste, volte a dividere il Nord dal Centro/Sud, con la creazione di una nuova entità statale – la Padania -; penso alla faticosa e tormentata trasformazione del Partito Comunista Italiano (PCI), che, oltre a una parte storica dei suoi aderenti, ha finito per raccogliere, nel Partito dei democratici di Sinistra (PDS – 1991-1998) prima, nei Democratici di Sinistra (DS – 1998-2007) poi e, infine, nel Partito Democratico (PD), le frange progressiste dell’ex Democrazia Cristiana. Un’altra parte degli aderenti del PCI non hanno approvato la trasformazione del Partito e hanno costituito altre formazioni politiche (Rifondazione Comunista, Partito dei comunisti italiani, ecc.).  Il Partito Democratico nel corso di tale trasfromazione ha finito col perdere la sua identità di Partito radicato sul territorio, vicino alle problematiche dei lavoratori e delle persone, in grado di elaborare, attraverso i suoi intellettuali, analisi politiche, sociali e culturali, utili alla gestione della politica e alla tenuta complessiva della democrazia.

Tutto questo ha di fatto trasformato lo scenario della rappresentanza della democrazia italiana e ha disegnato una classe politica che è andata sempre più chiudendosi in “casta”, nella difesa dei propri interessi di potere ed economici. E’ innegabile che i cosiddetti nuovi partiti hanno progressivamente perso il contatto con la società italiana, con le sue parallele trasformazioni, con i problemi reali delle persone e sono diventati sempre meno credibili nel momento in cui la crisi economica e finanziaria è esplosa, colpendo prevalentemente la classe media, i lavoratori, le classi meno abbienti. L’aggravarsi della problematica del lavoro, con picchi di disoccupazione elevatissimi, che vedono coinvolti soprattutto i giovani fino al 36%, la mancanza di provvedimenti per la crescita, che ha travolto le piccole e medie imprese, che costituivano la parte più sana dell’economia italiana, l’aumento delle tasse per cercare di sanare l’enorme debito pubblico, l’aumento della corruzione degli amministratori pubblici, dei politici, ecc., hanno allontanato sempre di più, i governanti dai governati.

Le ultime elezioni sono il prodotto di una sfiducia complessiva verso la classe politica italiana nel suo complesso. Il Movimento 5 Stelle di Beppe Grillo ne è l’espressione più evidente e significativa, ma se si va ad analizzare il voto degli altri Partiti, si capisce che vi è una richiesta di cambiamento profondo da parte dei cittadini italiani, una richiesta che riguarda tutte le varie espressioni politiche.

Tuttavia, i numeri, usciti dalle urne delle ultime consultazioni elettorali, rendono difficile una soluzione di governo. Tale difficoltà è dovuta probabimente anche alla legge elettorale, definita significativamente “Porcellum” dal suo stesso promotore, l’on. Calderoli della Lega Nord, voluta dal centro destra per favorire l’esercizio del potere delle lobbies interne dei partiti, che definiscono ormai dall’alto le liste elettorali,  impedendo cosi’ ai cittadini di scegliere i loro rappresentanti, tramite un sistema di preferenze libere.

J.-M. D. : Come è avvenuta la quasi sparizione dei due blocchi storici come il Partito Comunista e la Democrazia Cristiana?

M. D. : Come dicevo prima, questa sparizione ha delle ragioni complesse. Da un lato, a livello internazionale, il crollo del sistema bipolare, la polverizzazione dell’Unione Sovietica e la caduta del muro di Berlino; dall’altro, a livello interno, la trasformazione della società italiana, il cui benessere è andato complessivamente aumentando fino all’emergenza della crisi attuale. Il Partito Comunista, ha progressivamente perso la sua identità di partito della classe operaia e degli intellettuali. Ha perso la funzione, assegnatale del resto dal suo fondatore, Antonio Gramsci, di “intellettuale organico” – espressione che sottolineava la stretta connessione tra l’uomo di cultura e la realtà del Partito – e purtroppo non ha saputo trasformarsi in modo adeguato per interpretare le trasformazioni della società: ha impiegato molte energie per la sua ricostruzione interna, difficile, faticosa, talvolta drammatica; si è trovato a dovere risolvere questioni di potere interne rese sempre più complicate dalla sua identità plurima; ha dovuto misurarsi con un centro destra e con una destra sempre più arrogante e avida di potere e purtroppo non ha saputo creare una dialettica alternativa: spesso si è trovato a giocare sul tavolo dell’avversario e non ha aperto tavoli alternativi. Il Partito ha finito per perdere il contatto con la sua base, i suoi intelletuali si sono dispersi, hanno spesso preferito cercare altri luoghi di riflessione e hanno fatto politica fuori dal partito, impegnandosi direttamente nella società, operando attraverso la formazione nelle scuole e nelle Università, pubblicando le loro riflessioni e analisi in libri soggettivi e non collettivi. Insomma, il loro impegno civile ha in qualche modo abbandonato il Partito, che pero’ non se ne è reso conto e non ha capito che una parte del suo patrimonio culturale si stava perdendo, che la sua “organizzazione”, in senso gramsciano si stava disgregando, con una conseguente perdita complessiva della sua stessa tenuta culturale.

L’esperienza recente delle primarie per la scelta del leader della coalizione di centro sinistra e per la scelta dei candidati da inserire nelle liste, è stata un’esperienza positiva, che ha indicato una volontà di ripresa di dialogo con la base e con le regole della democrazia interna, ma questa iniziativa è stata tardiva e non è riuscita a convincere pienamente l’elettorato di centro sinistra. La coalizione, pur essendo di pochissimo quella più votata, ha perso di fatto oltre 3 milioni di voti. Del resto il segretario Bersani ha dichiarato: “siamo i primi, ma non abbiamo vinto”.

Quanto alla sparizione del blocco storico della Democrazia cristiana, che ha risentito anch’esso della perdita di contatto con la sua base, bisogna fare riferimento alle lobbies di potere interne a quel Partito, fino all’uccisione di Aldo Moro nel 1978, alla vigilia del cosiddetto “compromesso storico” tra la DC e il PCI. Un’ombra nera grava ancora su quell’episodio drammatico della storia italiana. Una cosa è certa, il Partito, dopo quella tragedia, ha iniziato un declino sempre più drammatico, fino ai processi per mafia nei confronti di alcuni suoi esponenti di rilievo, come Giulio Andreotti, o a quelli di “Mani Pulite” negli anni ’90, con conseguente scioglimento del Partito stesso. Non va tuttavia trascurato il fatto che la Democrazia Cristiana, aveva nella Chiesa Cattolica un punto imprescindibile di riferimento. Molti dei suoi leader venivano dall’esperienza dell’Azione Cattolica e la Chiesa finiva per essere un tramite prezioso tra la società e il Partito. La crisi di potere politico della Chiesa Cattolica, con i vari scandali tra i quali quelli della Banca Vaticana (IOR), il suo coinvolgimento nell’operazione “Mani pulite” negli anni ’90 per il caso Enimont, fino al recente scandalo del cosiddetto “Vatileaks”, l’elezione nel 1978 di un Papa polacco, Karol Wojtyla, creano una svolta anche nei rapporti tra la politica italiana e la politica vaticana. Certo, restano i privilegi della Chiesa Cattolica in materia di imposte, scuole e università cattoliche, patrimonio immobiliare, ecc., ma il rapporto con il Partito si allasca sempre di più dagli anni ’70 in poi. Del resto, a partire dagli anni ’90 i cattolici si ritrovano praticamente sparsi in tutti i Partiti presenti sulla scena e questo accade non tanto per un ritrovato senso di “laicità”, ma per la molteplicità di interpretazioni che ognuno dà del suo impegno politico, improntato sempre di più a una logica di potere piuttosto che all’ispirazione cristiana, già da tempo divenuta ideologia strumentale all’organizzazione del consenso.

J.-M. D. : Uno dei fenomeni politici maggiori di questi ultimi 20 anni resta il successo del Partito di Silvio Berlusconi, « Popolo della libertà ». Il suo populismo, il danaro e il controllo di svariati media importanti, possono spiegare questo successo?

M. D. : Indubbiamente i fattori indicati – populismo, danaro e controllo dei media’- sono fattori imprescindibili del successo del Partito del “Popolo della libertà”. Come ricordavo prima, la cosiddetta “discesa in campo” del Cavaliere è avvenuta non con un Partito, ma con un movimento detto “Forza Italia”, che ha solleticato fin dal suo stesso nome l’immaginario collettivo dei tifosi della gloriosa squadra di calcio nazionale. Il Partito è nato quando a “Forza Italia” si è aggregato il Partito della destra “Alleanza Nazionale”, guidato da Gianfranco Fini. Il “Popolo della libertà” è dunque il risultato abbastanza recente di una fusione con la destra italiana, che ha in qualche modo trasformato il movimento, con le sue varie anime, in Partito. Questo passaggio è importante per capire anche il seguito, dato che una parte di quella destra, guidata dallo stesso Fini, abbandona il partito di Berlusconi, per difetto di democrazia interna e probabilmente per una gestione non limpida del Partito. Nelle ultime elezioni Fini non si presenta con Berlusconi, ma con una formazione di “centro”, l’Unione dei Democratici Cristiani (UDC), guidata da Pier Ferdinando Casini e residuo della vecchia Democrazia Cristiana. Questa formazione perde clamorosamente alle ultime elezioni.

Ci sono a mio avviso pero’ altre ragioni che possono spiegare il successo di Berlusconi, che distinguerei da quello del suo Partito. Questo è un apparato di potere, gestito in modo del tutto autocratico dal suo fondatore, che ne è il padrone indiscusso e non discutibile. Dunque il “successo elettorale” è stato sempre ed è un successo di Berlusconi, non tanto del Partito, che comunque alla ultime elezioni perde complessivamente più di 6 milioni di voti e molti di più ne avrebbe persi se il suo leader non si fosse speso in prima persona nella campagna elettorale. Allora dobbiamo chiederci: chi e che cosa rappresenta Berlusconi per il suo elettore? Innanzitutto rappresenta l’uomo “infinitamente” ricco che “si è fatto da sé” e che è diventato ricco attraverso la commercializzazione di un mitico prodotto, che è la TV. Se Berlusconi, fosse stato un venditore di altri prodotti, non avrebbe probabilmente raggiunto la popolarità acquisita. Berlusconi inoltre è considerato un grande “comunicatore” che sa “vendere” la sua merce: le sue promesse elettorali sono chiaramente non realizzabili nella realtà, e non si sono mai realizzate, ma diventano credibili come le fiction e i prodotti pubblicizzati dalle sue televisioni. Berlusconi sa parlare alla “pancia” degli italiani, anche perché il suo rapporto con il concetto stesso di “Stato” è ambiguo: egli è un uomo di Stato che pero’ non ne rispetta totalmente le regole; è un uomo “di Stato” che fa fatica a rappresentarlo fino in fondo, che talvolta lo “usa” per interessi personali – vedi le leggi ad personam -, che non si fa scrupolo di criticare pesantemente il terzo potere dello stato, quello giudiziario, che usa a suo piacimento il “quarto” potere, quello della stampa e dei media, che legifera le imposte, ma invita a non pagarle e critica le stesse leggi che lui stesso ha legiferato in proposito, che mantiene rapporti non limpidi con la criminalità organizzata attraverso personaggi non proprio incorruttibili, da lui promossi al rango di rappresentanti del popolo, come politici, ecc.Una parte degli italiani si riconosce in Berlusconi, proprio nei suoi punti di ambigua debolezza; ma nello stesso tempo questa figura riesce ad essere rassicurante, dato che fa intendere di poter risolvere qualsiasi problema dell’italiano medio, scaricandolo della responsabilità di dovercisi applicare per risolverlo.

Berlusconi, attraverso le sue televisioni, la sua stampa, il suo modo di essere e di vivere, ha in qualche modo trasformato la mentalità degli italiani, abbassandone complessivamente il livello culturale e facendo loro credere di modernizzarli, sul piano politico, sociale ed etico. In realtà, il “conservatorismo” della politica berlusconiana, consiste proprio nell’abbassamento culturale, nell’incitamento al consumismo, nella diminuzione del senso della responsabilità collettiva, nella capacità di “prendere” la scena per la rappresentazione di una commedia a lieto fine che impedisce la vera messa a fuoco dei problemi reali: ricordo, en passant, che Berlusconi, al governo del paese, ha negato pubblicamente e con tutte le sue forze, l’esistenza in Italia di una crisi economica, fino a provocare l’avvento del governo tecnico di Mario Monti, chiamato precipitosamente dal Presidente della Repubblica a sanare i conti dello stato. Questa leggerezza/negazione/rimozione è costata agli italiani milioni di euro tra il 2011 e il 2012, ma buona parte degli elettori di Berlusconi hanno attribuito la responsabilità della loro decrescita economica e della vessazione fiscale al nuovo governo Monti ed hanno di nuovo dato fiducia a chi prometteva, senza fondamento, di togliere e abbassare le tasse.

J.-M. D. : Il secessionismo della “Lega Nord” è un pericolo reale per l’unità del paese o è solo un’illusione della destra? Come è percepito questo partito nel “Mezzogiorno”?

M. D. : Il secessionismo è stato il cavallo di battaglia e la motivazione della nascita del movimento della Lega Nord. Intorno a questo “ideale”, teorizzato da alcuni ideologi fin dalle origini del movimento, si è costruito il consenso elettorale che, di fatto ha dato luogo a un vero e proprio partito organizzato. L’autonomia del Nord, la costituzione di uno stato indipendente della Padania, comprendente il Veneto, Il Piemonte e la Lombardia, era giustificato dalla possibilità di sbarazzarsi della cosiddetta “zavorra” del Sud sempre arretrato sul piano economico, di poter sviluppare un’imprenditoria “sana”, lontana dalle beghe di palazzo della “Roma ladrona”, capace di dialogare direttamente con l’Europa e, soprattutto, libera dai condizionamlenti della criminalità organizzata. La Laga pero’ pian piano diventa forza di governo e stringe un patto di ferro con Berlusconi, sviluppa un pensiero discriminatorio nei confronti degli immigrati e dei rifugiati, ai limiti del razzismo, e mostra di sapersi orientare molto bene nei palazzi della cosiddetta “Roma ladrona”. Molti dei suoi leader occupano posti di governo e di sottogoverno, molti leghisti entrano nelle giunte regionali e comunali sempre alleati con il PDL; il loro sogno secessionista si trasforma in “federalismo” e la Lega riesce a imporre, durante i governi Berlusconi, il cosiddetto “federalismo fiscale” e ad accentuare l’autonomia del governo delle regioni. Senonché anche la Lega viene recentemente travolta dagli scandali della bassa politica, del malaffare, dell’utilizzazione del danaro pubblico per usi privati, da possibili connivenze di alcuni suoi esponenti con la criminalità organizzata, ecc. Il fenomeno si riscontra sia a livello nazionale, nella partecipazione attiva della Lega al malgoverno romano, sia a livello delle giunte regionali, in particolare quella della Lombardia. Alle ultime elezioni la Lega perde circa il 6% dei suoi elettori, e scende dal 10 al 4%, ma vince il governatorato della Lombardia con un patto “ambiguo” con il PDL, che vale solo per le elezioni regionali e non per quelle del Parlamento. Tuttavia la Lombardia, a causa della legge elettorale detta “Porcellum”, è la regione che influenza i numeri dei senatori della Repubblica. La vittoria della Lega in Lombardia ha dunque impedito la costituzione della maggioranza di centro sinistra al Senato, che è invece detenuta alla Camera. Attualmente non è chiaro quale potrà essere il ruolo della Lega per l’eventuale formazione del nuovo governo. Cio’ che il nuovo governatore della lombardia Roberto Maroni, ex Ministro degli interni, lascia intendere è l’idea di costruire una “macro regione” comprendente la Lombardia, il Veneto e il Piemonte, tutte regioni a governatorato leghista, che tratterrebbe il 75% delle imposte sui territori e avvierebbe un’autonomia sempre più larga, rispetto alle altre regioni italiane e rispetto allo stato centrale. Non è chiaro ancora se l’idea della secessione, che sembrava superata dai fatti, rientri ora in forma diversa. Certo è che i tempi sono cambiati e la Lega deve innanzitutto ricostruire il suo petit-gris di Partito eticamente corretto di fronte ai suoi elettori.

Al Sud, ci sono stati vari, ma timidi tentativi, di costruire une “Lega Sud” da contrapporre a quella del Nord. Ma finora questi tentativi non sono riusciti a definire né un movimento solido né un Partito. Il Sud ha sempre manifestato, talvolta ostentato indifferenza rispetto alla Lega Nord, come se non avesse niente di buono comunque da aspettarsi da un Nord, che per il passato molti abitanti del Sud hanno considerato terra di migrazione. Tuttavia, la criminalità organizzata, le cui origini sono radicate nel Mezzogiorno, è ora ben installata anche al Nord e l’economia del Nord è fortemente influenzata da questa presenza.

Certo, se la proposta di Maroni di costituire una “macro regione” del Nord dovesse realizzarsi e ci fossero delle conseguenze economiche significative sulla regioni del Sud, potremmo sperimentare una fase di contrapposizione chiara tra Nord e Sud, di cui l’Italia, francamente non credo abbia bisogno.

J.-M. D. :  Esiste un’alternativa reale da parte della sinistra radicale o questa non ha alcuna possibilità di influenzare a breve la politica di una coalizione che pretenderebbe di fissarsi degli obiettivi “sociali”? Che posto occupano gli intellettuali in questo dibattito?

M. D. : Innanzitutto bisogna intendersi sul termine « sinistra radicale ». Si tratta dei partiti di sinistra, come Sinistra Ecologia e Libertà (SEL), che sono dentro la coalizione di Centro sinistra insieme al PD, e che sono oggi in Parlamento, oppure si tratta del Movimento a 5 Stelle? Altre forze della sinistra radicale non siedono in Parlamento perché non hanno ottenuto il quorum e non credo possano influenzare dall’esterno la politica parlamentare.

Per quanto riguarda SEL, io credo che puo’ sicuramente spingere il PD verso una politica più sensibile verso l’occupazione, la distribuzione della ricchezza, l’attenzione all’ambiente e verso un’etica parlamentare più sobria in grado di prestare maggiore attenzione a cio’ che succede fuori del Parlamento, nella società civile. Questa funzione diventa oggi molto importante per almeno 2 ragioni: una è la possibilità che il PD sia una forza di governo reale e che riesca a costituire un governo, sia pure a termine, che riesca a fare le riforme più urgenti, riguardanti il lavoro, l’occupazione dei giovani, il credito alla piccole e medie imprese e il rilancio della cultura. L’altra ragione è quella di dovere necessariamente dialogare con quella parte del M5S che ha gli stessi obiettivi e che dovrebbe poter consentire quelle riforme votando a favore di pochi e mirati provvedimenti in Parlamento.

Tuttavia, il M5S non è e non vuol essere un Partito, almeno al momento, ha come obiettivo la “rottamazione della casta”, cioè di tutti i Partiti, non vuole fare patti politici di sorta con nessuno di questi Partiti e, in più, è un movimento composito, cui hanno aderito anche elettori di centro e di destra, scontenti della politica dei vecchi governi di centro destra. Il M5S è essenzialmente un movimento di protesta, che ha intercettato l’indignazione per una classe politica oggettivamente non più stimabile, autoreferenziale e avida di potere. Lo ha fatto senza distinguo e, cio’ che lascia perplessi, è la nuova forma di populismo agita con poco o nessun rispetto per le forme democratiche, ritenute ormai obsolete.

Il M5S ha il merito di aver sparigliato le carte della vecchia politica, di aver ringiovanito il Parlamento con l’immissione di facce nuove e di giovani, di aver consentito la partecipazione di una parte, finora ignorata, della società civile alla cosa pubblica. Tuttavia non è ancora chiaro qual’è il progetto politico complessivo del M5S rispetto alla soluzione dei seri problemi che l’Italia ha accumulato negli ultimi 20 anni, qual’è la nuova idea di democrazia, quale dovrebbe essere la funzione dell’informazione e della comunicazione, finalmente svincolata dalla “casta“. Se l’uso del web puo’ essere sicuramente un potentissimo strumento di partecipazione democratica, è evidente che esso non puo’ sostituire il complesso meccanismo politico, sociale e culturale che sottende ogni forma di democrazia moderna. E’ possibile immaginare una democrazia senza Partiti? E’ possibile passare a forme di democrazia diretta attraverso il web? Non sarebbe discriminatorio rispetto a una vasta parte di italiani che non usa il web? Cosa si vuole sostituire alla dialettica parlamentare?

Insomma, l’Italia vive un momento difficilissimo che pero’ puo’ essere visto come una grande opportunità di crescita e di cambiamento in senso positivo. Saranno capaci i nuovi rappresentanti che siedono in Parlamento a cogliere questa opportunità?

Quanto agli intelletuali, come dicevo prima, essi operano poco nei Partiti e nel sistema della rappresentanza. Il loro ruolo si è completamente modificato col modificarsi dell’essenza stessa dei Partiti. La fine delle ideologie ha fatto emergere all’interno dei Partiti stessi una sostanziale insofferenza verso l’analisi intellettuale e verso la cultura nel suo complesso. Gramsci diceva che senza gli intellettuali non ci puo’ essere organizzazione. In effetti, i Partiti hanno perso la forma di organizzazione che li rendeva espressione della società civile. Gli intellettuali ne erano i mediatori rispetto alla politica  e rispetto all’alta cultura. Oggi non è più cosi’: se gli intellettuali devono anch’essi reinventare il loro ruolo rispetto alla politica, è innegabile pero’ che hanno continuato e continuano a svolgere la loro opera entro la società civile. Certo, la loro visibilità è scarsa, nei Talk Show televisivi sono invitati poco, le loro analisi sembrano non interessare i ritmi frenetici della politica i cui obiettivi immediati invece non includono la riflessione, né la critica, e tanto meno l’autocritica. Tuttavia, i veri intellettuali sono abituati a credere nell’impegno civile della loro opera, e, anche se in Italia mancano sempre di più le risorse finanziarie per la cultura e la formazione, oggi più di prima la loro funzione sembra essere molto importante per la tenuta complessiva di una società a rischio economico, sociale e culturale.

Comme un bruit de bottes en Europe centrale. La « démocratie » revue et corrigée par Viktor Orbán

2442082adfd70ca3c74a74fb6fa56a74Iloná Kovács enseigne la littérature française à l’Université de Szeged en Hongrie. Lors d’un séjour à Bruxelles où, dans une conférence, elle a expliqué la situation politique de son pays, je l’ai interrogée.

Jean-Michel Dufays : Tu émets l’hypothèse, que dans son histoire, le peuple hongrois serait attiré par deux pôles, l’Occident et l’Orient européen, phénomène qui expliquerait, structurellement et à terme, le passage du communisme autoritaire à la droite extrême, voire au fascisme. De plus, les révoltes qui émaillent l’histoire de la Hongrie seraient autant d’épisodes d’une geste aristocratique contre une puissance étrangère, inopérante face à la réalité.

Iloná Kovács : Un excellent médiéviste, Jenő Szücs évoquait déjà dans son étude sur Les trois Europes[1]que la Hongrie n’appartenait ni à l’Occident, ni à l’Orient et constituait une troisième Europe pour ainsi dire. Cette situation ne présente pas que des avantages, puisque son évolution historique est distordue et mène régulièrement à des impasses. Pour comprendre le défi et les réponses données à ce défi, il faut déterminer la situation du pays entre des régions et des civilisations aussi différentes que l’Occident, les Balkans, la Russie et les pays slaves. Cette situation avait entraîné successivement des conflits et des guerres et a valu aux Hongrois l’attribut du « dernier rempart » de la chrétienté et du bastion du monde chrétien lors de leur histoire. Il fallait faire face aux Tartares, aux Turcs, aux Autrichiens et aux Russes, soit aux invasions et aux tentatives de conquête venues de plusieurs directions, mais visant toujours une domination du pays. Depuis la fondation de l’Etat par le roi Etienne Ier, en l’an 1000, les Hongrois luttaient pour défendre la culture occidentale et pour se maintenir en position, voire pour une indépendance qui n’était pas possible à obtenir.

Il faut ajouter à ces difficultés la particularité de la langue : d’origine finno-ougrienne, elle isole également la culture et entrave les communications avec le reste du monde tout en restant une source d’inspiration pour une littérature de grande qualité. Cela avait pour conséquence une difficulté permanente de se construire une identité politique et culturelle et, en même temps, de survie.

C’est ce qui explique fondamentalement les deux tendances qui alternent dans les solutions envisagées : notamment, d’un côté, l’enfermement dans cette particularité et une volonté d’isolement face à l’Europe et, de l’autre, une ouverture et un désir d’assimilation par rapport à la civilisation occidentale.

Ces comportements peuvent co-exister bien évidemment et se confronter de temps en temps, comme de nos jours aussi et on peut observer une alternance entre les tendances politiques caractérisant les régimes et les gouvernements successifs. Il va de soi que le socialisme sous Kadar avait appartenu à la tendance soviétique et que le changement de régime survenu après la chute de l’URSS avait amené un courant opposé, celui, en fait, d’un capitalisme sauvage. C’est ainsi qu’il fallait faire face à la privatisation et tenter de construire une démocratie sur les ruines des régimes totalitaires du XXe siècle.

Le manque des capitaux et la corruption qui s’est généralisée avec l’arrivée des investisseurs étrangers ont aggravé la situation. Il faut prendre en compte également un trait particulier du pays qui consiste à perpétuer la tradition de la nation nobiliaire depuis le moyen âge (tendance très similaire à celle de la Pologne dans ce domaine). La vision de la patrie et de la nation reste très élitiste et réductrice, ne comprenant que les élites régnant à un certain moment donné. Les modèles de comportement restent également tributaires de cette tradition, par exemple un certain mépris envers l’argent et le commerce, un racisme bien enraciné envers ceux qui s’occupent des finances et des banques et un dédain de tout travail manuel considéré comme indigne d’un vrai Hongrois.

1989 n’a pas nécessité une révolution, puisque le relâchement successif de la dictature déjà dans les années 70 a permis aux anciens classes dirigeantes de convertir leur pouvoir en argent et de garder des places stratégiques dans la politique tout aussi bien que dans l’économie. Le refus de faire face au passé (qu’il s’agisse du fascisme ou du régime « communiste » et des anciens agents et délateurs de l’époque socialiste), n’a en rien facilité le départ vers de nouveaux horizons.

Tout cela devait dégoûter la population envers la classe politique et les décisions prises en haut et constitue un danger pour l’avenir si on n’arrive pas à entraver cette évolution ; les gouvernements (Antall, 1990-1994, Horn 1994-98, Orban 1998-2002, PS en coalition avec les Radicaux de gauche de 2002 à 2010) qui se sont succédé ont cumulé les fautes, les incompétences et ont augmenté la corruption. C’est ce qui a permis l’obtention des deux tiers des voix pour Viktor Orban au Parlement et la montée de l’extrême droite (Jobbik) actuellement. Le danger fasciste et oppressif de cette majorité représente une véritable menace incarnée par les attaques contre la liberté d’expression, la justice et les droits de l’homme, le racisme et le blocage de toute subvention destinée à une culture indépendante et à l’enseignement supérieur visant à garder son autonomie. Un troisième servage est en train de s’établir sous prétexte de travaux d’utilité publique et un régime autoritaire veut se mettre en place en cherchant à transformer le système électoral aussi dans ce but-là.

J.-M. D. : Quelle place occupe dans la vie politique le souvenir de l’insurrection de 1956 ? Existe-t-il sur ce sujet un clivage entre les générations ?

I. K. : Oui, très visiblement, le souvenir de la révolution de 56 divise la population : le 23 octobre (appelé par le poète György Petri « la Petite Révolution d’Octobre ») est devenu une fête nationale officielle, donc elle est forcément reléguée à l’histoire du passé et se range parmi les événements lointains …récupérés, par-dessus le marché, par les pouvoirs en place. Les gens qui ont fait cette révolution disparaissent définitivement et la jeunesse ignore de quoi il s’agissait. Une bonne preuve de cette ignorance qui augmente : la séquence du film intitulé Moszkva tér [Place Moscou] de Ferenc Török où des adolescents regardent la transmission du réenterrement d’Imre Nagy (le 16 juin 1989) à la télé, chef politique de 56 exécuté en 1958 en cachette à Budapest . Ils se permettent des remarques cyniques du genre : qui était ce foutu mec ? Il est évident qu’on ne peut pas s’appuyer sur une tradition en voie de disparition. En plus, les modèles héroïques (Rákóczi, Kossuth, Nagy) ont toujours mal fonctionné. Le passé de la Hongrie favorise les héros qui ont lutté pour l’indépendance nationale, objectif impossible à réaliser au fil des siècles et qui ont fini leur vie ou en exil ou exécutés. François II Rákóczi (1676-1735) qui avait dirigé une guerre d’indépendance (1703-1711) contre les Habsbourg, a risqué sa tête et sa liberté plus d’une fois sans avoir réussi à conquérir les droits de liberté tant convoités. A la fin, c’est en son absence que Sándor Károlyi, l’un de ses généraux, a conclu la paix de Szatmár qui a inauguré enfin une période d’évolution relativement paisible pour le pays. Pareille situation plus d’un siècle plus tard quand Lajos Kossuth s’est confronté à la cour de Vienne en se rangeant dans la vague des révolutions européennes, puis, après deux ans de guerre, a dû s’exiler. Après l’échec de la guerre et une période de répression sanglante, les hommes politiques ont finalement abouti au compromis austro-hongrois (en 1867) qui a permis de nouveau une époque paisible de développement économique et culturel, trop courte hélas, jusqu’à la première guerre mondiale. Un phénomène semblable s’est aussi produit après 1956 où la répression a été une fois de plus suivie par un relâchement de la dictature à partir du milieu des années 60, connue sous le nom populaire de « communisme à la goulasch » et qui a fait de la Hongrie « la baraque la plus joyeuse du camp socialiste ». Ainsi, une sorte d’oscillation peut être observée entre révoltes et révolutions violentes d’un côté et paix ou compromis relatifs de l’autre. Ces derniers sont pourtant gravés dans la mémoire collective et enregistrés dans l’historiographie comme des trahisons. Il est probable que les paix ne soient rendues possibles que par les antécédents révolutionnaires, même si la proportion des sacrifices nécessaires et le moment propice de cesser la guerre est impossible à décider. A quel point des vies humaines auraient-elles pu être épargnées ? Quand aurait-on pu négocier des conventions plus favorables ? Ces discussions relèvent du domaine de l’histoire, mais il n’en reste pas moins que le comportement érigé en modèle reste le sacrifice total au prix de la vie et de la fortune des soldats (révolutionnaires, révoltés) tout autant que des chefs politiques et militaires. Une bourgeoisie forte n’a jamais pu se développer et implanter d’autres formes comportementales face aux oppressions étrangères et aux régimes totalitaires. Cette prise de position de base, peu raisonnable, très nobiliaire et démodée de nos jours ne facilite pas la résistance au capitalisme non plus. L’impossibilité de regarder le marchandage et les compromis comme des moyens utiles s’est éternisée dans les mentalités et rend vulnérable la toute jeune démocratie formée depuis les années 80. Les dissensions intérieures des partis politiques montrent également le manque d’une culture de discussion politique, indispensable pour trouver des solutions vivables pour l’avenir.

J.-M. D. : En Belgique, on entend, hélas, trop peu parler de la situation politique en Europe centrale. Toutefois nous parviennent, grâce à quelques interventions au Parlement européen relayées par les médias, des échos inquiétants quant aux menaces qui pèsent sur les libertés publiques dans ton pays. Comment a-t-on pu en arriver là ?

I. K. : Je crois que plusieurs facteurs jouent un rôle très important dans cette indifférence actuelle de l’Union Européenne par rapport à la Hongrie. D’une part, il y a trop de conflits armés dans le monde entier comme la guerre de Syrie ou les actions terroristes (voir les événements du Mali) qui détournent l’attention de la Hongrie. Chez nous, les attaques contre les libertés fondamentales (celle de la presse, de la justice, des droits de l’homme ou la loi assurant des chances égales à tous les membres de la société) se font plus sournoisement, en respectant des formes parlementaires tout en usant de la majorité dont dispose (par des élections libres) le gouvernement actuel. En fait, c’est en respectant formellement les règles parlementaires qu’ils ont pu changer la constitution et toutes les lois de base et non pas en abusant des lois ! C’est ce qui peut causer des problèmes très graves dans d’autres pays également et qu’il faut prévenir à temps!

Il faudrait revoir en même temps si les règles valables aux membres de l’UE sont bien définies et ne sont pas contournables en vue de miner les démocraties. Pour le moment, à part les moyens financiers (essentiellement des restrictions qui touchent la population dans son ensemble), l’UE ne peut pas influencer les tendances intérieures et doit se limiter à donner des conseils ou des avis. Il serait sûrement souhaitable d’avancer vers une fédération européenne, mieux soudée aussi du point de vue politique.

On doit compter également avec le fait que les changements dans les affaires intérieures et leurs effets sur chaque pays sont peu visibles pour les observateurs étrangers. La presse internationale s’intéresse aux grands changements au début, puis se tourne vers d’autres événements et ne suit pas avec une attention soutenue les processus. Cela se comprend, mais il faut tenir compte du danger qui consiste à attendre l’éclatement des conflits et/ou la consolidation de l’état actuel (lors des élections prochaines en 2014). Les transgressions devraient être détectées et traitées à temps avant qu’elles n’aboutissent à des résultats irréversibles ou difficilement remédiables.

Le fond du problème est en fait le piège tendu dans les systèmes électoraux européens par la majorité. Le régime autoritaire de Viktor Orbán est arrivé au pouvoir en 2010 par des élections législatives respectant les normes et use de sa majorité parlementaire depuis son avènement. Cette situation peut se reproduire dans n’importe quelle démocratie moderne.

J.-M. D. : Pourrais-tu nous dresser un état des lieux de la politique menée par le Premier ministre Viktor Orbán depuis son accession au pouvoir ?

I. K. : Dans l’ensemble, on pourrait résumer sa philosophie du pouvoir comme un retour vers les régimes autoritaires et plus exactement vers le féodalisme. La concentration des pouvoirs et les décisions personnelles, à la place des discussions et du vote, caractérisent le fonctionnement de son gouvernement. Puisque la Hongrie manque de traditions démocratiques, cette politique de la « main dure » et des décisions centralisées rencontre une certaine approbation de la part des gens. Les attaques contre la liberté de la presse et la justice, contre les droits de l’homme (qu’il s’agisse des sans-abri ou des Roms) ne suscitent pas un assez grand remous parmi la population. Les intellectuels et les couches sociales visées protestent, mais la grande révolte générale se fait attendre. Certains groupes (dont des intellectuels de droite) soutiennent même le retour à « l’ordre », puisque cette aspiration peut correspondre à leurs désirs par des temps de crise où les valeurs fondamentales sont ébranlées et on cherche des points d’appui dans la morale, les religions et une société traditionnelle.

Les discours sur le chômage, sur les nombreuses faillites de firmes et, en général, sur le danger incarné par les capitalistes et les banques qui veulent détruire l’autonomie, la culture et l’indépendance du pays, résonnent donc dans un certain nombre de milieux sociaux. Mettre sur le même plan Vienne, Moscou et Bruxelles comme pouvoirs oppresseurs, comme le fait Orbán, n’est possible que dans ce contexte. La clientèle du nouveau régime est liée en plus par ses intérêts à la survie de cette tendance, et il faut dire que, depuis 1989, la corruption s’est généralisée. La privatisation s’est faite de manière scandaleuse, au profit personnel des anciennes classes dirigeantes et des nouvelles couches arrivées au pouvoir, par conséquent, au lieu de renverser cette tendance et d’exécuter les réformes structurelles nécessaires, celles-ci se sont intégrées dans cette mauvaise tradition.

La publication des rapports de délateurs du passé des hommes politiques (même pas pour les députés du Parlement![2]) n’a jamais été faite, ce qui donne lieu à des chantages évidents dans les confrontations d’intérêts. On pourrait dire que toute la classe politique s’est discréditée en vingt ans et que, grosso modo (selon les sondages), la moitié des électeurs identifie politique et corruption.

La mainmise sur la culture peut donner lieu également à des inquiétudes par la centralisation de la production cinématographique (entre les mains d’un ancien producteur de Hollywood, celui de Sylvester Stallone pour la série des Rocky), des Beaux-Arts (commandes de l’État aux artistes serviles au détriment des autres) ou le passage d’un théâtre subventionné par la ville de Budapest (Új Színház) sous la direction de l’extrême droite. Parmi les médias, il y a deux quotidiens, quelques hebdomadaires et une chaîne de télévision oppositionnels, avec une radio libre, face aux autres, complètement soumis aux instructions du pouvoir politique central. Les subventions destinées à l’enseignement, à l’édition des livres, aux activités culturelles sont bloquées, réduites ou distribuées dans le petit cercle des gens de confiance. L’abstention de toute activité politique et éventuellement du vote de 2014 peut être la conséquence de tous ces changements, fatale pour l’avenir de la démocratie.

J.-M. D. : Comment expliquer la vague d’antisémitisme et surtout les persécutions contre les Roms dont certains hommes politiques se font le relais dans leurs discours ?

I. K. : Les sociétés portées à l’enfermement et la Hongrie, par sa situation géo-politique et son histoire qui en découle, sont de ce type et favorisent les tendances racistes. L’édit de tolérance de Joseph II (1781) aurait déjà assuré des droits aux différentes confessions s’il avait été appliqué. Ce n’était pas le cas, mais par contre, le nationalisme et la xénophobie se sont manifestés à plusieurs reprises au cours de l’histoire et renaissent régulièrement dans la région. La vieille tradition d’antisémitisme (comme en Pologne) reste toujours vivace, mais le racisme vise avant tout les Roms pour des raisons économiques et sociales. Ils sont les moins bien formés, les plus défavorisés sur le marché du travail, donc les plus pauvres, ainsi ils deviennent facilement des cibles pour les diffamations et les calomnies. Récemment, un journaliste du quotidien Magyar Nemzet (La Nation Hongroise) s’est permis de qualifier les Roms d’animaux, sans que le gouvernement ne réagisse vraiment. Un député de Jobbik (le parti de l’extrême droite) a demandé au Parlement l’établissement des listes de Juifs (ceux qui ont la double nationalité hongroise et israélienne) et il a pu garder son siège, étant donné que les protestations des responsables du parti majoritaire n’étaient pas vigoureuses du tout. Selon les politologues, le gouvernement réalise en partie le programme de Jobbik pour reconquérir une partie de l’électorat mécontent.

J.-M. D. : Les réactions récentes de la société civile peuvent-elles objectivement être porteuses d’espoir pour la défense de la démocratie en Hongrie ?

I. K. : Oui, certains mouvements civils commencent à s’organiser autour de plusieurs sujets de révolte. Les étudiants et les élèves des lycées reconnaissent, même si le processus me paraît lent que leurs chances de faire des études supérieures sont fortement réduites. Sur ce sujet, devant les manifestations (non massives, mais violentes) des jeunes, le gouvernement a (provisoirement) cédé et propose des solutions diverses qui ont divisé les jeunes protestataires. Un autre grand noyau de résistance se forme au sujet des élections législatives prochaines qui auront lieu en 2014. Pour la gauche et l’opposition, il est clair que sans un rassemblement énorme, on ne pourra jamais avoir une majorité nécessaire pour changer le gouvernement. Je vois plusieurs dangers dans ces mouvements qui sont encore timides. D’une part, le temps presse et ces formations sont lentes à formuler leurs exigences et leurs règles. D’autre part, le gouvernement a inventé une méthode pour contrecarrer toutes les protestations fondamentales : apparemment, il cède et attend, ensuite, d’un seul coup ; il change la Constitution déjà remaniée de fond en comble au début de sa prise de pouvoir. Toutes les lois qui ont été rejetées par le Conseil Constitutionnel (pourtant de composition homogène, pro-gouvernementale), sont codifiées depuis dans la Constitution elle-même par cette astuce. Cela peut arriver avec les propositions de frais d’inscription (énormes) vivement critiqués par les jeunes et une grande partie de la population, ainsi qu’avec la loi sur les élections. Si tout cela devient réalité, juridiquement, il sera pratiquement impossible de modifier ces points cardinaux et cela pourra mettre fin à tout dialogue social.[3]


[1]    Préface de Fernand Braudel, trad. du hongrois par Véronique Charaire, Gábor Klaniczay et Philippe Thureau-Dangin, Paris, L’Harmattan, 1985.

[2]    Les personnes privées peuvent demander la communication de leurs dossiers en vue d’apprendre qui a été leur rapporteur et quels rapports sont conservés dans les archives.

[3]    Pour ceux qui s’intéresseraient plus à fond à l’histoire du pays, je recommande L’Histoire de la Hongrie de Miklós Molnár, Paris, Hatier, 1996 ; rééd. Perrin, 2004 (avec des parties sur la période suivant le changement de régime) et les chapitres concernés de L’Histoire des peuples d’Europe Centrale, Paris, Fayard, 1994.

Luttes politiques et syndicales en Turquie

Bahar Kinyongür, historien de l’art grec et romain, a été détenu, cellule 205, « section spéciale » de la prison de Nivelles (Brabant wallon) jusqu’au 19 avril 2007. J’ai recueilli ses propos les 26 et 28 mars pendant son séjour en prison.

Jean-Michel Dufays : Même dans les ténèbres la lumière brille. La plus sombre des prisons n’empêchera jamais d’exercer ce que nous possédons en propre, nous êtres humains, la capacité de penser le monde et la volonté de le transformer. Tant sur le fond que sur la forme, le caractère injuste de ton procès et contraire à l’exercice des libertés fondamentales a été souvent dénoncé. En revanche, le contexte dans lequel s’inscrivent ton combat et celui de tes camarades incarcérés est ignoré du grand public. Pourrais-tu l’éclairer ?

Bahar Kimyongür : Comprendre la Turquie d’aujourd’hui nécessite de faire un bond de soixante ans dans l’histoire. C’est que, depuis l’après-guerre, la Turquie vit dans le giron étasunien. Elle est devenue une république en 1923 et, jusqu’en 1945, a vécu sous un régime, certes autoritaire, mais qui, sous la direction de Mustapha Kemal Atatürk, montrait une certaine indépendance face aux puissances coloniales. La Turquie était un pays non-aligné avant la lettre. Le kémalisme n’a pas survécu longtemps à son fondateur puisqu’il est mort en 1938 et que dès 1945, les Etats-Unis se sont implantés dans le pays en profitant du plan Marshall. Mais pour asseoir son autorité de manière définitive, Washington a dû recourir à la force à deux reprises, le 12 mars 1971 et le 12 septembre 1980, pour contrer la menace communiste.

 J.-M. D. : Pourquoi à ces dates-là ?

B. K. : Il est vrai que le mouvement social était très dynamique. A partir de mai 1960, la libéralisation de l’économie a entraîné une industrialisation et un appauvrissement effréné de la population, ce qui a nourri la contestation sur le plan syndical. En 1967, on a vu la création de la Confédération Révolutionnaire des Syndicats Ouvriers (DISK) qui rompait avec le syndicalisme de concertation, basé sur le modèle américain, de la Confédération Turque des Travailleurs (Turk-Is). En 1965, le Parti Ouvrier de Turquie (TIP) gagne plusieurs sièges au Parlement : c’est la première fois qu’un parti prônant le socialisme occupe un tel terrain sur la scène politique. Ce parti fonde une Fédération des Clubs de Réflexion (FKF) dans les universités et c’est du grand débat « réforme ou révolution » que naîtra le mouvement à l’origine du Parti et Front Révolutionnaire de Libération du Peuple (DHKP-C). Le mouvement syndical est indissociable du mouvement révolutionnaire : d’ailleurs, les phases d’ascension et de récession de ces deux mouvements sont synchroniques.

Cette nouvelle génération va permettre de développer un combat syndical sur le terrain de la lutte des classes. Lorsque les syndicats seront dissous dans les années 80, ce sont les révolutionnaires qui vont recréer des confédérations syndicales dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des services municipaux. Celles-ci ne seront reconnues qu’au milieu des années 90. Jusqu’à aujourd’hui, les secteurs clefs de l’économie turque (armement et sidérurgie) restent à la merci des syndicats de droite, voire fascistes comme Turk Metal.

Récemment, Turk Metal a appelé ses affiliés à mener une campagne de cotisation en faveur de l’armée et il y a un mois, son secrétaire général a déclaré que, pour la nation, les travailleurs devaient travailler gratuitement suite à l’annonce du programme de flexibilité imposé par le FMI.

J.-M. D. : L’éducation constitue l’un des piliers essentiels des sociétés humaines. Le pouvoir cherche donc à contrôler ceux qui transmettent le savoir et qui forment les jeunes. Qu’en est-il en Turquie ? Parlons donc plus précisément de tes collègues et camarades turcs.

B. K. : Actuellement dans le secteur de l’éducation, 150 000 enseignants exercent leur métier sans statuts, ce qui a d’ailleurs provoqué des suicides ces dernières semaines. Le gouvernement actuel tente d’introduire un examen de carrière afin de créer une concurrence entre les professeurs. Pour le citer, le syndicat Enseignement (Egitim Sen) subit l’ire du pouvoir parce qu’il défend le droit à l’enseignement de chacun dans sa langue maternelle ; cette position lui a valu d’être interdit. Au début de mars, sa centrale à Istanbul a été incendiée par une organisation paramilitaire à la solde du pouvoir.

J.-M. D. : J’imagine que cette attitude face au syndicalisme dans un régime autoritaire est générale.

B. K. : Dans les années 80 et 90, de nombreux syndicalistes ont été assassinés, enlevés et nombre d’entre eux ont succombé à leurs blessures suite à leur détention. Ces dernières années, la répression militaire a perdu en intensité. Pour autant, elle n’a pas cessé. De nombreuses purges sont organisées à l’intérieur même du syndicat contre les révolutionnaires. L’affiliation à un syndicat coûte le licenciement dans la plupart des secteurs des entreprises privées. Et dans le secteur public existe encore la pratique moyenâgeuse du bannissement et de l’exil intérieur.

J.-M. D. : Comment la société dite « civile » réagit-elle aux atteintes aux droits de l’homme ?

B. K. : La Turquie est un pays de paradoxes. Des professions libérales comme l’ingénierie, la médecine et les architectes sont organisées dans des corporations résolument à gauche. L’Ordre Turc des Médecins (TTB) qui compte 73 500 affiliés sur 103 000 praticiens a régulièrement fait pression sur les autorités pour que cessent les tortures visant les prisonniers politiques. Tant l’Ordre des Médecins que la Chambre des Ingénieurs et des Architectes de Turquie (TMMOB) ont joué, pendant les sept années de grève de la faim de membres du DHKP-C, le rôle de médiateurs entre les détenus et le gouvernement.

J.-M. D. : Dans les médias belges officiels, le DHKP-C est présenté comme une « organisation terroriste ». Pourrais-tu nous présenter ce mouvement ?

B. K. : Le DHKP-C est méconnu du grand public. D’aucuns pensent qu’il s’agit d’une organisation strictement armée alors que son activité militaire est marginale quand on la compare à ses innombrables activités sociales et politiques. Le DHKP-C, ce sont essentiellement des comités populaires dans les quartiers déshérités situés en périphérie des métropoles comme Istanbul, Izmir, Ankara et Adana. La presse turque parle régulièrement de campagnes contre la criminalité et la prostitution menées par les membres et les sympathisants du DHKP-C. C’est une organisation qui compte plus de 300 détenus politiques. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le DHKP-C transmet son message surtout par la poésie et la chanson. De nombreuses associations culturelles se situent dans sa mouvance. Le DHKP-C est certes une organisation marxiste mais s’apparente davantage aux mouvements de libération tiers-mondistes comme on en connaît beaucoup en Amérique latine. Cette organisation tient compte également de la diversité ethnique et religieuse de l’Anatolie, notamment en combattant le nationalisme et en promouvant la fraternité entre Turcs, Kurdes, Lazes, Tcherkesses, Géorgiens, Arméniens, Arabes, Roms et Assyro-Chaldéens.

J.-M. D. : Je te remercie. Mon maître Michel Foucault aurait trouvé une parfaite illustration de ses thèses dans ton incarcération.