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George Orwell, le totalitarisme et la révolution

Thibault Scohier est titulaire d’un master en sciences politiques obtenu à l’Université de Bruxelles. Il est aussi l’auteur d’un travail de fin d’études sur Orwell dont voici les lignes de force.

Jean-Michel Dufays : Pourquoi, au XXIe siècle, avoir rédigé un mémoire sur la pensée de George Orwell ?

Thibault Scohier : Orwell est un auteur qui revient à la mode. Le travail de maisons d’édition comme Ivrea, l’Encyclopédie des Nuisances ou Agone a permis au public francophone d’accéder, à partir du milieu des années 1990, aux œuvres d’Orwell et à un grand nombre d’analyses et d’études sur sa personne et sa pensée. Des intellectuels et des chercheurs se rendent compte aujourd’hui que celui qu’on connaissait avant tout pour l’auteur de 1984, a aussi développé des thèses intéressantes sur le peuple, le commun, la décence et bien sûr le totalitarisme.

La tradition universitaire avait malheureusement eu tendance à isoler Orwell dans le camp des études littéraires anglo-saxonnes, alors que son apport à l’histoire des idées et à la philosophie politique est loin d’être négligeable. Ce mémoire était donc à la fois une manière de défricher le terrain de possibles « études orwelliennes » et, en même temps, de promouvoir une vision des sciences humaines qui ne soient pas cloisonnées entre elles. La compréhension que nous avons du concept de totalitarisme et de son histoire, par exemple, ne peut qu’être nourrie par l’étude de la pensée d’Orwell, notamment dans sa dimension littéraire.

J.-M. D. : Le totalitarisme n’a-t-il pas été instrumentalisé par le projet politique libéral ? Et si oui, pourquoi et comment ?

T. S. : Il est tout à fait juste de dire que le totalitarisme a été utilisé, en particulier dans les années 1970 en France, pour délégitimer le projet de transformation radicale de la société ; et il s’inscrit aujourd’hui parfaitement dans la vulgate d’une « fin de l’histoire », où le libéralisme aurait vaincu toutes les autres alternatives politiques. Pourtant, à l’origine, c’est un concept et un mot politique qu’on ne pouvait pas rattacher à une seule chapelle. Des libéraux mais aussi des républicains, des communistes et toutes sortes de révolutionnaires l’utilisaient pour décrire les régimes fascistes, staliniens et parfois les deux ensemble. Même Hannah Arendt, qui a formalisé le concept dans les années 1950, n’en avait pas fait un outil au service du libéralisme, mais bien une approche très puissante pour comprendre et critiquer les régimes nazi et stalinien.

La définition, informelle et éclatée qu’Orwell en donne, est intéressante parce qu’elle arrive avant la formalisation d’Arendt, et donc l’intégration du totalitarisme dans le flux de la philosophie universitaire. En plus de réunir sous une même catégorie hitlérisme et stalinisme, Orwell articule sa vision du totalitarisme et de sa potentielle apparition dans une société, autour d’une critique de la modernité. Pour lui, c’est la conjonction entre un projet politique de contrôle et de domination plus ancien et l’apparition de nouveaux moyens techniques pour le mettre en place qui permet au totalitarisme de naître ; et, peut-être plus important encore, qui fait que toute société moderne possède un « germe » totalitaire.

Une autre spécificité de son approche est qu’elle prend sa source dans des idéaux révolutionnaires. Orwell participe à la Guerre civile espagnole, au côté des anarchistes, et embrasse alors une certaine vision de la société meilleure qu’il s’agit de construire contre les classes dominantes. Sa critique du totalitarisme, bureaucratie d’État implacable et système de déshumanisation totale, s’appuie donc également sur l’impression que les classes dominantes, mais aussi les versions autoritaires du communisme, aveuglées par le progrès technique et la modernité, ont fait le lit des régimes totalitaires et que seule une révolution à la fois socialiste et humaniste, dans le sens qu’elle préserverait ce qui fait de nous des êtres humains, peut « sauver » les peuples européens.

J.-M. D. : Quel serait, dès lors, l’apport de l’analyse d’Orwell à la compréhension des régimes politiques de notre époque ?

T. S. : Même si le contexte politique, économique et intellectuel a indéniablement changé depuis les années 1930-1940, on ne peut que constater que le « germe » totalitaire qu’Orwell analysait est bel et bien présent dans nos sociétés. C’est évident avec les révélations de Snowden sur la surveillance généralisée et ça l’est encore plus quand on voit un homme comme Donald Trump accéder au poste de président des États-Unis. Or la critique contemporaine des systèmes de contrôle, aussi brillante soit-elle intellectuellement, semble ne pas voir la continuité entre le totalitarisme et la situation actuelle, entre la domination politique massifiée et la société du contrôle fluide. Orwell nous permet de comprendre que c’est dans la modernité et l’idéologie du progrès que se trouve le fondement de la destruction de l’humain et du politique, le nazisme et le stalinisme n’étant qu’une seule manifestation du totalitarisme à un stade bien précis de la modernité.

Cette notion d’humain pourrait nous faire croire qu’Orwell est, avant tout, un penseur conservateur, attaché à une certaine vision de la nature humaine. Ce n’est pas entièrement faux car Orwell était effectivement enraciné dans des mœurs assez rétrogrades, notamment sur la question féministe ou écologiste, mais sa pensée politique ne saurait être réduite à un projet conservateur ou réactionnaire. Elle s’est construite dans la fusion de la Révolution et de la critique anti-moderne. Cela peut sembler contradictoire – peut-être parce la tradition (des révolutionnaires anti-modernes) a été bien plus forte dans le monde anglo-saxon – mais c’est précisément l’originalité et la force d’Orwell de parvenir à remettre en cause les bases du progressisme, défini comme le principe que tout progrès est par essence positif, tout en défendant le droit de vivre dans une autre société, égalitaire et libertaire.

J’aimerais terminer en notant que George Orwell est trop souvent instrumentalisé par des « intellectuels » conservateurs et souverainistes, qui prétendent en faire la figure de proue du combat des « peuples » contre l’Europe libérale et les élites mondialisées. Je pense, par exemple, en France au Comité Orwell où on retrouve Natacha Polony. Dans la lutte entre la réaction et la révolution, entre le fascisme et le socialisme, Orwell avait clairement choisi son camp et c’est lui faire injure que d’utiliser son nom comme une marque de rébellion contre les élites. Je ne crois pas non plus que les révolutionnaires d’aujourd’hui devraient se revendiquer d’Orwell et en faire une figure de leur histoire, mais ils peuvent très clairement s’inspirer de sa pensée pour comprendre et combattre la dimension totalitaire qui existe toujours en germe dans nos sociétés.

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La précarité, condition des jeunes travailleurs dans le capitalisme d’aujourd’hui

illustration_precariteM. K. est titulaire d’un Master en sciences politiques et doctorante en sociologie. Elle milite au sein d’Alternative Libertaire.

Jean-Michel Dufays : Quelle est aujourd’hui la spécificité du « marché » de l’emploi pour les jeunes travailleurs par rapport au passé ?

M. K. : Le temps est révolu où un diplôme universitaire garantissait le décrochage d’un emploi stable. Pour un bon nombre de jeunes diplômés, la bataille sur le marché du travail commence par un stage, suivi d’un CDD, puis un job intérim, sans oublier le chômage entre les deux, puis de nouveau un intérim … La galère sur le marché du travail touche tous les niveaux d’éducation et elle n’est pas que passagère. La succession d’emplois temporaires, souvent mal rémunérés, sans perspectives d’embauche, n’est pas une phase de vacillement avant de prendre pied dans le monde du travail, mais caractérise la vie de jeunes travailleurs à travers toutes les professions. L’ère des jeunes travailleurs d’aujourd’hui est celle de la précarité. Partout en Europe, on assiste depuis les années 80 à une hausse des contrats dits « atypiques ». Alors que le salariat-CDI s’était érigé comme modèle de référence du rapport salarial durant les « trente glorieuses », les jeunes d’aujourd’hui sont frappés d’une insécurité structurelle de l’emploi que ne connaissaient pas leurs parents.

Tous ceux qui ont déjà vécu ou vivent cette instabilité permanente connaissent bien ses « effets secondaires » : le stress, l’impossibilité de se projeter dans l’avenir, la peur du vide, de glisser dans la pauvreté… et la pression sur le lieu de travail qui fait accepter tout et n’importe quoi, dans l’espoir d’un nouveau contrat à la clef.

J.-M. D. : Comment rassembler, selon toi, les travailleurs étant donné la multiplicité des statuts ?

M.K. : La précarité pose des questions existentielles à tous les travailleurs concernés. Mais elle pose également des questions existentielles aux mouvements qui croient en un front commun des travailleurs pour obtenir un changement social radical. Comment rassembler lorsque nous sommes tous dispersés dans des contrats divers, des unités de production, soumis à des patrons différents ? La précarité, c’est aussi l’individualisation et l’atomisation des travailleurs.

Le statut des « faux indépendants » en est une belle illustration : dans le secteur de la construction ou de l’agriculture, de plus en plus de personnes sont embauchées en tant qu’indépendantes, alors qu’elles ne travaillent que pour une seule entreprise et que leur réalité quotidienne ne se distingue en rien du « travailleur régulier ». L’employeur se débarrasse ainsi aisément des charges sociales et de toute garantie de revenu pour l’employé, le risque des aléas du marché étant totalement transféré sur le travailleur. Ce statut schizophrène oblige le travailleur à se percevoir comme entrepreneur responsable du succès de son entreprise.

Autre exemple : la généralisation du travail intérimaire ou sous-traité qui dissout le rapport dual salarié-employeur. Dans l’intérim, les salariés sont juridiquement employés par une entreprise de travail temporaire, mais effectuent leur travail sous la tutelle d’une autre boîte tandis que la sous-traitance signifie la délégation par une entreprise d’une partie de son travail à une autre entreprise sous-traitante – qui, elle-même, peut choisir de faire appel à des sous-traitants (sous-traitance en « cascade »). Cette multiple subordination des travailleurs bouscule la conception binaire de l’opposition entre ouvriers et patronat – qui exploite, qui est exploité ?

Les travailleurs qui bossent sous le statut de stagiaire ou intérimaire remettent aussi en question l’identité du travailleur qui se voit déclinée en diverses catégories : entre stables, intérimaires et stagiaires, les travailleurs ne sont pas égaux.

Cette absence d’identité collective conduit alors à une absence de prise en compte d’intérêts communs entre intérimaires et travailleur(euses) fixes avec parfois des réflexes de désolidarisation et de mépris qui se développent entre les travailleurs(euses) qui ont un vrai contrat et les intérimaires.

Enfin, l’insécurité structurelle des précaires implique une mise en concurrence constante des travailleurs. La peur de perdre son emploi et la recherche d’un nouveau étant devenue permanente, les travailleurs sont sans cesse en compétition les uns avec les autres. Combien d’entretiens d’embauche, pendant lesquels il faut espérer la défaite des autres pour soi-même être « sauvé » et dans lesquels il faut prétendre être plus apte que ses concurrents, alors que ces processus de sélection sont, en réalité, fonction de la conjoncture économique.

Ultime difficulté pour cerner les précaires comme groupe homogène sont les diverses identités sociales qui se cachent derrière la précarité : les enfants d’ouvriers sont autant concernés que les personnes issues de l’immigration ou les jeunes diplômés… Comment voir une unité dans ce panorama éclaté de destins individualisés ?

J.-M. D. : Par conséquent, pourrait-on considérer la précarité comme la caractéristique majeure du travail dans la phase actuelle du capitalisme ?

M.K. : La précarité ne se résume pas à un aspect contractuel. Les restructurations d’entreprise, l’internationalisation et la volonté des entreprises de répondre à une rentabilité sur le court terme, ce mode de gestion propre aux entreprises néocapitalistes, est source d’une instabilité générale de l’emploi, un questionnement permanent qui « déstabilise les stables », car un CDI ne protège en rien d’un licenciement. La multiplication d’emplois précaires est un aspect de la flexibilisation de la main d’œuvre ; comprendre ses origines demande une prise en compte de l’ère actuelle du système capitaliste.

Alors que le contexte économique d’après-guerre était favorable aux luttes ouvrières pour l’obtention de concessions de la part des entrepreneurs, la donne a changé avec la crise des années 70, ouvrant la porte aux nouvelles politiques dites « néolibérales » des années 80 : libéralisation, privatisation, dérégulation. Souvent analysée comme un retrait de l’Etat, il faut plutôt voir dans cette évolution, une nouvelle manière de gouverner, notamment à travers une nouvelle régulation du marché du travail. Car l’État ne laisse rien au hasard quand il s’agit de créer les meilleures conditions pour permettre aux entreprises implantées sur son territoire de faire fructifier leur capital grâce à une main-d’œuvre disponible et bon marché. La création de nouveaux contrats, l’assouplissement des conditions de licenciement, cela est l’œuvre d’un état capitaliste, gestionnaire de la précarité de ceux qu’il gouverne.

Face à ces mutations, d’aucuns présagent l’émergence d’une nouvelle classe sociale, le « précariat », concept notamment développé par Robert Castel. Mais s’agit-il vraiment d’un changement qualitatif de la condition de travailleur au point d’y voir une nouvelle classe ? La précarité, n’est-elle pas intimement liée à la condition de travailleur ?

Si la précarité des jeunes correspond à une réelle transformation du rapport salarial, il ne s’agit que d’une déclinaison de ce rapport dans lequel le travailleur dépendra toujours de la volonté d’autrui. L’étymologie du terme en dit long du rapport social de domination qui est à la source de la précarité : « precarius » désigne ce qui est « obtenu par la prière ». N’est-ce pas le propre du travailleur, du « demandeur d’emploi » ? Le travailleur est par définition celui qui vend sa main d’œuvre, sa force de travail sur le marché de l’emploi. Sur ce marché il doit espérer trouver sa place dans un calcul de rentabilité qui se fait à ses dépens. Bien qu’historiquement les luttes ouvrières aient pu acquérir des garanties en matière de sécurité de l’emploi, cela n’était seulement possible que dans un contexte économique bien particulier, et n’a jamais libéré les travailleurs de cette dépendance qui est propre à leur « double liberté » : libres de vendre leur force de travail, mais libres, aussi, de tout moyen de production.

Les jeunes d’aujourd’hui – ouvriers, diplômés, de toutes les nationalités – malgré la diversité de leur situation, sont unis dans la galère qu’est la précarité. Ils doivent prendre conscience que leur situation est intimement liée à la condition de travailleur dans un système capitaliste. Une lutte contre la précarité implique le rejet de ce qui est à la racine de cette condition. Combattons ce système dans lequel femmes et hommes ne sont que des variables dépendantes d’un calcul de profit capitaliste, construisons une société, où nous décidions nous-mêmes de l’organisation du travail et de la distribution des richesses.

Un collectif féministe et anarchiste en Bolivie : les « Mujeres Creando »

lambert_heleneHélène Lambert est titulaire d’un Master en anthropologie de l’Université de Bruxelles (finalité « dynamiques sociales et développement »). Dans ce cadre, elle a rédigé un mémoire engagé, à ce jour inédit, intitulé « Féminisme autonome latino-américain et caribéen : critique du genre néolibéral. En Bolivie, les Mujeres Creando pour une décolonisation des corps ». En voici les lignes de force.

Jean-Michel Dufays : Pour commencer, qui sont les Mujeres Creando ?

Hélène Lambert : C’est un collectif bolivien féministe, anarchiste et anti-impérialiste composé d’une pluralité de voix et d’identités : « indiennes », « putes », « sorcières », « lesbiennes », parmi d’autres. Il a été crée au début des années 90 par Julieta Paredes et Maria Galindo, deux activistes lesbiennes, qui avaient été exilées en Italie pendant la dictature de Hugo Banzer Suárez (1971-1978), et qui revinrent au pays avec l’envie de créer un mouvement de femmes. Le collectif a plus de vingt ans d’existence et son histoire compte un grand nombre d’actions de rue, de grèves de la faim, de graffitis peints sur les murs des villes de La Paz et de Santa-Cruz de la Sierra, de publications d’ouvrages et de revues féministes, de participations à des événements militants et artistiques internationaux. Prenant ses distances avec la gauche traditionnelle bolivienne, le mouvement s’est affirmé, au fil des années, dans certaines valeurs telles que : l’analyse intersectionnelle des oppressions, l’autonomie économique et politique, la réécriture de l’histoire et la réinvention du langage, la créativité et le corps comme instrument de lutte, enfin la rue comme champ de bataille. Aujourd’hui les Mujeres Creando ont deux centres culturels anarcho-féministes qui sont autogérés par le collectif. Ceux-ci comprennent un café-restaurant pour financer les activités du mouvement, une bibliothèque et une librairie, une vidéothèque, une salle de projection et des salles de classe. On y trouve également un service d’aide socio-légale. Celui-ci, gratuit et facile d’accès, est destiné aux femmes victimes de violence qui souhaitent venir chercher de l’aide auprès de psychologues et d’avocates.

J.-M. D. : Quel est le contexte mondial, mais aussi latino-américain et plus précisément bolivien dans lequel milite le collectif des Mujeres Creando ?

H. L. : A une échelle mondiale, on assiste, avec la nouvelle phase d’expansion capitaliste, à une entrée massive des femmes sur le marché du travail. Pour le capitalisme néolibéral, ce surplus de main d’œuvre féminine (souvent bon marché) permet une accumulation accrue du capital. Loin de l’idée reçue selon laquelle le capitalisme serait l’allié du féminisme, cette entrée des femmes sur le marché du travail ne s’accompagne que rarement d’une amélioration des conditions de vie de la plupart d’entre elles. Dans les faits, seule une minorité privilégiée a véritablement bénéficié de l’accès à un emploi décent. L’entrée des femmes sur le marché du travail s’inscrit en effet dans un contexte de détérioration générale de l’emploi marqué par une augmentation du nombre d’heures de travail chez les ménages (qui travaillent plus pour gagner moins), de démantèlement de l’Etat social et d’augmentation de la pauvreté. Dans ce contexte, ce sont les femmes non-privilégiées (racialisées, pauvres, rurales) qui sont les principales victimes de la précarisation et de l’extrême flexibilité du travail. Celles-ci se trouvent souvent confrontées à une surcharge de travail car, en plus de leur rôle domestique traditionnel, elles doivent désormais assumer des travaux salariés pour pouvoir subvenir aux besoins de leur famille. Cependant, malgré cette situation, les discours qui postulent une amélioration du sort des femmes foisonnent, et cela particulièrement de la part des grandes institutions liées au bon fonctionnement du capitalisme mondial. Nancy Frazer postule, en conséquence, une réappropriation de la critique féministe par le capitalisme (Féminisme, Capitalisme et ruse de l’histoire, Cahiers du Genre 1/2011 (n°50)).

En Amérique Latine, c’est dans les années quatre-vingt que le néolibéralisme pénètre avec force (notamment avec la mise en place des politiques d’ajustements structurels (PAS) imposées par le FMI et la Banque Mondiale). Dans ces années-là, arrivent également sur le continent d’importants financements internationaux issus de la coopération au développement. C’est ce qui permet au féminisme de s’institutionnaliser et de prendre un essor considérable, selon une orientation parfois très libérale. L’institutionnalisation du féminisme ne reste pas incontestée parmi les féministes du sous-continent. Va naître en Amérique Latine un courant féministe autonome qui dénonce le caractère néocolonial et néolibéral de l’argent provenant du Nord ainsi que la fragmentation du féminisme en une série de réseaux spécialisés qui se concentrent sur des questions ponctuelles sans remettre en question la société dans sa totalité. Pour les autonomes, le féminisme doit aspirer à une transformation radicale de la société, en tenant compte de l’interconnexion des systèmes d’oppressions (capitaliste, colonial, patriarcal). Les Mujeres Creando figurent parmi les premières féministes à se revendiquer autonomes. Ce sont elles qui organisent ainsi la première rencontre du féminisme autonome latino-américain et caribéen.

En Bolivie, l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir (2005) suscite beaucoup d’espoir. Répondant rapidement aux demandes des secteurs sociaux mobilisés, Evo Morales nationalise les hydrocarbures le 1 mai 2006. Par ailleurs, il met en place une série de politiques sociales en faveur des plus démunis : programmes d’alphabétisation, augmentation du salaire minimum de 13 %, une baisse de 25% des factures d’électricité des plus pauvres, réduction de moitié du salaire des hauts fonctionnaires… En ce qui concerne la question des femmes, le bilan reste mitigé. Bien que la nouvelle constitution ait été écrite dans un langage non-sexiste, et d’une manière qui promeuve activement une vision égalitaire entre les sexes, les enquêtes ne pointent pas une amélioration nette du sort des femmes. Le rapport d’Amnesty International de 2015 dénonce par exemple les problèmes suivants : une demande insatisfaite dans l’accès aux moyens de contraception, une très importante mortalité maternelle qui touche surtout les femmes pauvres et racialisées, la criminalisation de l’avortement et les conditions dangereuses de clandestinité dans lesquelles il se pratique. Pour les Mujeres Creando, le discours étatique est en lui-même problématique car il présente les causes du patriarcat comme se trouvant uniquement dans la colonisation, ce qui conduit à une idéalisation erronée du monde indigène et des relations entre sexes qui s’y développeraient.

J.-M. D. : Peux-tu nous expliquer les rapports de pouvoir qui traversent les corps des femmes dans la Bolivie contemporaine ?

H. L. : Dans mon travail, j’ai cherché à jeter un regard sur les rapports de pouvoir qui traversent le corps des femmes boliviennes au travers de la lecture du pouvoir qu’en font les Mujeres Creando. C’est donc cette lecture que je reprends ici, d’autres lectures étant possibles. Ma recherche s’est appuyée à la fois sur les productions des Mujeres Creando mais également sur une série d’autres références théoriques.

Pour les Mujeres Creando, le pouvoir a des effets différenciés quand il s’applique sur le corps des femmes blanches et des femmes indigènes. En Bolivie, les femmes occupent des places très différentes au sein de la hiérarchie sociale en fonction de leur origine ethnique et de leur couleur de peau. En général, les femmes blanches, qui appartiennent aux classes dominantes, ont un travail salarié dans le secteur formel de l’économie. Au contraire, les femmes indigènes, qui font partie des classes populaires, travaillent dans le secteur informel pour de très bas salaires. Ces dernières occupent alors les activités d’employées domestiques, petites commerçantes ou artisanes, ou encore, travaillent dans les transports. Dans ce système d’inégalités économiques, sociales et culturelles, les préjugés racistes jouent un rôle important. Ainsi, l’imaginaire esthétique répartit radicalement les corps en deux groupes : ceux qui sont érotiquement désirables ; ceux qui ne le sont pas. D’un côté, les corps des femmes indigènes sont généralement considérés comme laids, et ces dernières doivent se résigner à ne jamais correspondre à ce qui est communément considéré comme beau. Par ailleurs, celles-ci sont les premières victimes d’abus sexuels. On comprendra que le corps féminin indigène n’est pas, en Bolivie, un corps érotisé comme l’est celui de la mulâtre dans les pays latino-américains à forte population noire, mais que l’abus des femmes indigènes par les hommes est plutôt à comprendre comme un moyen pour les hommes d’asseoir leur pouvoir. De l’autre côté, les femmes blanches, érigées en idéal de beauté, ont pour rôle d’adapter sans cesse leurs corps aux désirs du regard machiste. De plus, leur sexualité est strictement contrôlée. En effet, en plus de complaire au regard machiste, les femmes blanches sont également chargées de reproduire la race blanche, et donc, de ce fait, le système de privilèges économiques lié à leur couleur de peau.

Pour les Mujeres Creando, les inégalités entre sexes ne découlent pas uniquement du colonialisme et de ses manifestations contemporaines. Les inégalités entre sexes existent également dans le monde indigène. Les femmes du collectif dénoncent par exemple le caractère sexué et sexiste du port du vêtement indigène : une pression sociale très forte s’exerce sur les femmes pour qu’elles le portent. Les hommes eux, peuvent s’habiller à la mode occidentale. Par conséquent ce sont les femmes qui sont les premières garantes de l’authenticité indigène. Ce sont également les premières victimes du stigmate lié à leur ascendance indigène.

J.-M. D. : Penses-tu que les militantes féministes en Europe puissent transposer certaines analyses et, au-delà, certains moyens de lutte des Mujeres Creando ?

H. L. : Au niveau des analyses, ce que l’on peut retenir des Mujeres Creando, c’est que les oppressions (de genre, de sexe, raciales…) prennent de multiples formes selon les contextes (géographiques, sociaux, historiques, politiques…) et varient selon les personnes concernées en fonction de leur appartenance ethnique, de leur orientation sexuelle, de leur classe sociale, etc. En ce sens, il est important de produire des analyses situées. C’est-à-dire qu’il est important, dans nos recherches, de contextualiser à la fois les situations et les sujets, mais également la recherche et la chercheuse elle-même. Pour les Mujeres Creando, comme pour la recherche féministe, toutes les personnes n’ont pas la même légitimité dans la construction de connaissances. Le point de vue des personnes concernées par une situation d’oppression est toujours à privilégier. En effet, ces dernières sont considérées comme le plus à même de comprendre leur situation d’oppression.

Cette émergence d’un nouveau sujet de connaissance engagé entraîne d’importantes conséquences épistémologiques dans le champ scientifique, impliquant de sortir de l’idéal d’un savoir universel, neutre et objectif (qui, sous couvert d’impartialité, dissimule les rapports de force en jeu) pour laisser place à un savoir situé et comprenant toujours une part de subjectivité assumée.

Au niveau des moyens de lutte, c’est partant d’une compréhension de l’oppression comme toujours spécifique aux contextes et aux personnes qu’il est important d’adresser des réponses au pouvoir qui sont elles aussi, contextualisées, et qui s’adressent simultanément aux différentes dimensions du pouvoir dans une société donnée. C’est d’ailleurs ce que font les Mujeres Creando. Dans mon travail, ce sont plus particulièrement les performances d’art-action du collectif que j’ai étudiée. C’est souvent avec un vocabulaire corporel subversif, irrévérent et choquant, mais longuement pensé et adapté au contexte de la ville où se produit l’action, que les Mujeres Creando cherchent à susciter un nouvel imaginaire politique dans leur société.

Adapter et (re)penser constamment nos moyens d’actions n’empêchent pas, bien sûr, de s’inspirer de ce qui est fait ailleurs, par exemple par les Mujeres Creando. Par contre, la question de savoir s’il est possible de garder comme idéaux des universels au-delà des frontières culturelles est, quant à elle, extrêmement sensible et complexe… Ne risquons-nous pas, dès lors, de tomber dans des formes d’ethnocentrisme ?

Le roi et son fou. Réflexions sur l’Etat et les attentats de janvier 2015 à Paris

« Faire advenir maât et anéantir iséphet; juger les hommes et satisfaire les dieux ». Tel est le mandat que reçoit le pharaon au début de son règne. Autrement dit, travailler à la restauration sur Terre de l’ordre parfait du monde et de la société, en luttant contre le désordre et la violence qui perpétuellement le menacent; ensuite arbitrer et célébrer le culte. Pour exécuter sa mission, le pharaon dispose essentiellement de deux outils: l’armée et l’administration, c’est-à-dire la contrainte. Nous sommes vers 3000 avant notre ère. Une classe dominante a émergé dans une société inégalitaire de type néolithique, caractérisée par la propriété privée, l’exploitation, le patriarcat et déjà très hiérarchisée. La royauté sacrée est née. L’Etat s’installe, instrument et garant d’un rapport de force qui se veut éternel.

Pour un historien de la longue durée, il est frappant d’observer que, voici près de cinq mille ans, notre organisation sociale et politique est, dans ses grands traits, déjà en place. L’Etat possède les classiques fonctions régaliennes, à savoir les droits qu’il s’attribue de lever l’impôt et des troupes, de rendre la justice et de se faire obéir par ses sujets. Le prêtre-roi connaît l’importance de la communication et maintient le peuple dans la crédulité.

Survol des événements des cinq derniers jours. Mercredi 7 janvier, des journalistes anarchistes dont plusieurs francs-maçons sont assassinés dans le 11e arrondissement de Paris. Vendredi 9, à la Porte de Vincennes, des clients juifs d’une épicerie sont eux aussi tués. En tout, dix-sept victimes d’un groupe islamiste. L’ordre du monde est menacé par le Mal. Des policiers ont été abattus. L’Etat français tremble sur ses bases alors que supposé omniscient, il aurait dû prévenir le désastre. Jeudi 8, on a entendu les cloches de Notre-Dame sonner le glas. A quand le tocsin? Le fragile contrat qui justifie les rapports de pouvoir au sein de la société risque d’être rompu.

Opportuniste, le prince voit, dans l’immédiat, l’occasion de refonder sa légitimité bien abîmée et, à terme, de renforcer la puissance de l’Etat. La nation était divisée? Voici que des victimes expiatoires appartenant à différentes communautés philosophiques ou religieuses sont sacrifiées sur l’autel de la politique. Mieux encore, c’est le fou du roi- un hebdomadaire satirique- qui a été visé. Ce fou du roi qui sert de soupape de sûreté au pouvoir et conforte, aux yeux de tous, son caractère démocratique.

Le roi-prêtre peut entrer sur scène, relayé par son clergé médiatique. Le vendredi 9, comme Bonaparte sortant de sa tente pour rejoindre son état-major, il se rend à pied au ministère de l’Intérieur. Il est invulnérable car sa personne, du moins veut-il le faire accroire, est sacrée. La Patrie est en danger mais le Sauveur est sur le front.

D’habitude, le soir, les Français suivent leurs polars quotidiens où les prises d’otages sont fréquentes. Ou bien, abrutis par le travail ou déprimés de ne pas en avoir, ils se détendent devant des émissions de télé-réalité qui leur vident un peu plus le cerveau. Maintenant ils sont sidérés par ce qu’ils voient, minute après minute, sur toutes les chaînes de télévision. Dans cette lutte entre le Bien et le Mal, on leur donne l’occasion de vérifier le bon fonctionnement de la machine étatique que la propagande ne se prive pas de montrer jusqu’à la nausée. Bien sûr, c’est d’abord sa fonction justicière qui est mise en scène par l’omniprésence de tous les corps de police. Mais c’est elle qui va permettre au pouvoir de retourner l’opinion en faveur de nouvelles mesures de protection et, de cette manière, de redorer son blason terni.

La société est fondée sur un sacrifice originaire. En France, les individus sont préparés par près de deux mille ans de christianisme à sa nécessité pour la rédemption de leurs erreurs. Peut-être se souviennent-ils de la Saint-Barthélemy, mais certainement des guerres successives relatées par leurs manuels d’histoire et dont le pays est sorti régénéré. Des victimes ont été immolées. Le vendredi saint, le sang impur des assassins a abreuvé les sillons de la terre de France. Paris martyrisé mais Paris libéré. La Marseillaise résonne partout et prend tout son sens d’hymne militaire et vengeur.

Alors que depuis longtemps on ne parle plus des dizaines de milliers de morts en Syrie ou de l’assassinat de deux mille Gazaouis pendant le dernier été, le prêtre-roi dirige, Place de la République, une invraisemblable procession de quarante-cinq chefs de tribu (dont quelques dictateurs et qui, en rangs serrés, forment une sainte alliance) pour pratiquer un vieux rite chamanique de réconciliation du peuple avec lui-même et les forces célestes. Coeur de l’empire du milieu, Paris est devenu la capitale du monde. Réminiscence du culte de l’Etre Suprême célébré par Robespierre?  Ce jour du Seigneur, dimanche 11 janvier, est, en tout cas, celui de la résurrection. Père de la nation, le prince embrasse avec effusion les survivants des attentats et salue avec détermination et gratitude les forces de l’ordre.

Une aubaine politique? Pendant quelque temps, il ne sera plus question du chômage, des sans-abri, de la misère quotidienne qui est le lot de six millions de Français. Le peuple paraît rassemblé, l’union sacrée des partis politiques semble momentanément réalisée (le rêve de tout monarque) mais la lutte des classes, le combat des détenteurs de capitaux et des propriétaires des moyens de production contre ceux qu’ils dominent et exploitent recommencera, à n’en point douter, dès demain. Surtout, en concertation avec ses homologues étrangers, paradoxalement ceux qui parlent la même langue que lui, le prince espère pouvoir facilement renforcer la présence de l’armée dans la rue en rappelant les réservistes comme l’appareil répressif des institutions étatiques et doter ce dernier de nouveaux moyens de surveillance des citoyens et de contrôle des mouvements sociaux. Il s’agit donc d’un marché de dupes. L’émotion suscitée par l’assassinat de Jaurès le pacifique n’a pas empêché le massacre d’une classe ouvrière revendicative sur le Chemin des Dames et à Verdun.

Ni maîtres ni dieux.

Saint-Gilles, le 11 janvier 2015

Jean-Michel Dufays

« Gaza brûle-t-il ? ». Oppresseurs et opprimés, une histoire réversible

A l’heure du 70ème anniversaire de la libération de Paris, un parallèle entre l’occupation israélienne en Palestine et l’occupation allemande en France choquera plus d’un. Et pourtant… Lorsqu’on revoit les archives filmées, l’insurrection de la capitale française ressemble étonnamment à l’Intifada. Le feu des armes dérisoires utilisées par les résistants (« terroristes » pour les Vichystes) contre les véhicules blindés de l’armée ennemie renvoie aux jets de pierre des gamins palestiniens, se servant de frondes comme David face à Goliath, le champion des Philistins. Comment expliquer ces bégaiements de l’histoire sinon, au moins en partie, par la psychanalyse ? Les rappels des traumatismes du passé sont multiples : le ghetto de Varsovie ou le mur de la honte ; la « dératisation » des tunnels n’évoque-t-elle pas elle-même les images épouvantables de la propagande nazie ? Et puis la reproduction du discours sur la nécessité d’un espace vital. Comment ne pas penser également à Lacédémone, la cité guerrière, au comportement obsessionnel ? Le gruyère cisjordanien n’est-il pas constitué de cités périèques et les Gazaouis n’ont-ils pas, aux yeux de l’Etat militaire, le profil des hilotes qui, chaque année, étaient pourchassés et massacrés par les Spartiates ? Comparaisons anachroniques, ineptes, outrancières diront les bien-pensants. Et pourtant…

En Belgique, les réflexions de quelques intellectuels, et non des moindres, sont incompréhensibles. L’historien Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Belgique a, par exemple, établi dans un quotidien bruxellois un lien douteux entre le communisme et l’antisémitisme. Je le cite : « le PTB garde de vieilles traditions marxistes, presque soviétiques, où l’antisémitisme est camouflé sous le nom d’antisionisme » (« La bien-pensance et le politiquement correct deviennent effrayants », entretien réalisé par Jonas LEGGE, lalibre.be, samedi 9 août 2014). Le Parti du Travail de Belgique décrédibiliserait-il dès lors les manifestations pro-palestiniennes dont il serait coorganisateur ? J’ai participé à Bruxelles à tous les défilés contre l’offensive de Tsahal qui regroupaient de nombreuses associations, et je n’ai jamais entendu de propos antisémites. Bien au contraire, la délégation de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB) fut souvent acclamée.

J’ai lu aussi des commentaires insensés comme quoi les mouvements actuels contre le gouvernement israélien signifiaient par leur ampleur la victoire de Dieudonné. Parallèlement des intellectuels juifs de gauche font passer leur judéité avant la catastrophe humanitaire de Gaza et apportent leur soutien, dans leur effroi justifié ou non du Hamas, aux autorités de Tel Aviv alors que celles-ci sont elles-mêmes, par leur politique répressive, responsables du succès de l’organisation islamiste au sein de la population gazaouie. Confusion de la cause et de l’effet, à en perdre la boule. Ensuite beaucoup d’intellectuels ou se définissant comme tels – je pense à quelques journalistes – se tiennent à équidistance des belligérants, dans une frileuse neutralité qui sied à leur confort ou à leur prébende. Enfin combien se taisent, engoncés qu’ils sont dans le politiquement correct ou, pis encore, par indifférence, tétanisés par l’idéologie dominante. Ne pas prendre parti, c’est choisir le camp du plus fort. Ne pas agir, c’est nier l’idée même de justice et le droit à la vie.

Bien sûr, des manifestants, finalement pas si nombreux, clament de temps en temps qu’ « Allah est grand ». Est-ce évitable dans les circonstances dramatiques que les Gazaouis connaissent ? Abattus ou révoltés, tristes ou vindicatifs, à quoi ou à qui certains manifestants peuvent-ils croire si ce n’est à plus grand que l’hyperpuissance ? Les peuples n’ont-ils pas inventé les dieux pour combattre les forces du mal ? En fait, c’est bien l’ordre politique international qu’il s’agit de changer pour décoloniser la Palestine. Les manifestants savent bien qu’ils ne feront pas bouger d’un pouce la position israélienne mais ils espèrent, par leur action, faire pression sur leur propre gouvernement – et donc sur l’Union européenne – pour que soient prises des sanctions sur le plan international. Naïveté ? Sans doute. Simple battement d’aile d’un papillon ? Peut-être. Réponse à l’impératif kantien ? Certainement. Ils veulent, d’abord et surtout, montrer leur profonde indignation face à l’insupportable occupation qui étouffe un peuple. Ils ne peuvent et ne veulent pas se taire devant les groupes financiers qui déplacent opportunément le spectacle médiatique, et donc l’émotion populaire, en fonction des stratégies politiques du moment. Actuellement, en termes de rapports de forces (les seuls qui comptent dans la jungle des hommes), les Etats-Unis sont maîtres du jeu. Quelle modification de l’ordre régional et international les poussera à tenter d’infléchir l’attitude des gouvernements de Benjamin Netanyahou et de ses successeurs ? Il va de soi qu’il ne faut rien espérer de durable des rencontres du Caire. Par conséquent, faudra-t-il attendre que les réserves de pétrole au Moyen-Orient s’épuisent pour que la puissance impériale lache le supposé gardien de ses intérêts vitaux dans cette région du monde ? La guerre de cent ans n’est pas terminée.

Jean-Michel DUFAYS

La Belgique, un Etat en sursis ?

Ancien directeur au Ministère de la Région bruxelloise, Jean-Paul Nassaux est collaborateur scientifique au Centre de Recherche et d’Information socio-politiques (Bruxelles). Politologue, il est l’auteur de nombreuses publications. Voici ses réflexions sur quelques aspects de la situation politique belge.

Jean-Michel Dufays : Pendant un an et demi, dans l’attente de la formation d’un gouvernement, seules les affaires courantes ont été expédiées en Belgique au niveau fédéral. Cette situation inédite a-t-elle renforcé le désintérêt des citoyens pour la chose publique ?

Jean-Paul Nassaux : Il est plus difficile de mesurer un désenchantement des citoyens à l’égard de la politique dans un pays comme la Belgique où le vote est obligatoire que dans un pays tel que la France où l’importance du taux d’abstention peut représenter un symptôme de ce type. Certaines études d’opinion ont fait apparaître une fracture entre les citoyens et leurs élus.  Mais cela doit être relativisé.  En effet, les scores importants en voix de préférence réalisés par certaines personnalités politiques pourrait  être interprété comme un signal contraire.

J.-M. D. : Depuis quelques décennies, le nord et le sud du pays sont, aux yeux de l’étranger, en instance de divorce. La menace de séparation, proclamée haut et fort par certains partis flamands, est-elle sérieuse quand on connaît l’enjeu dont Bruxelles serait l’objet dans les négociations ? D’ailleurs, quel pourrait-être le destin de la capitale du pays ?   

J.-P. N. : Il est incontestable qu’il y a aujourd’hui des sensibilités très différentes entre francophones et néerlandophones en Belgique. Mais, comme le signalait il y a plus de dix ans, le grand historien belge Jean Stengers, « il n’y a pas au Nord et au Sud du pays deux peuples distincts.  Il y en a bien un au Nord, le peuple flamand – « ons volk »-, mais au Sud, personne ne se hasarde à dire « notre peuple ». Wallons et Bruxellois francophones forment une nébuleuse aux sentiments très variés que l’on ne saurait comparer au bloc national du Nord » [1].   Pour bien comprendre la situation institutionnelle et politique actuelle de la Belgique, il faut aborder l’histoire et remonter aux débuts de l’Etat belge en 1831.  Il s’agit alors d’un Etat unitaire avec le français comme véritable langue officielle.  Cela explique la précocité du mouvement flamand qui est presqu’aussi ancien que l’Etat belge lui-même. Ce mouvement, animé au départ par des philologues et des écrivains, va se développer pour obtenir d’abord le bilinguisme officiel en Flandre puis l’unilinguisme.  Il va inspirer la revendication flamande de l’autonomie culturelle, laquelle débouchera sur une conception de l’Etat fondée sur l’existence de deux grandes communautés, Bruxelles devant devenir un territoire co-géré par celles-ci. La démarche wallonne est, quant à elle, très liée à l’exigence d’une plus grande autonomie économique à la suite de la prise de conscience du déclin économique wallon (crise des charbonnages, de la sidérurgie, affaiblissement de la démographie).  Les francophones se prononcent donc pour une Belgique organisée en trois régions (Flandre, Wallonie, Bruxelles –agglomération qui s’est largement francisée en un siècle et demi). Toutefois, comme le souligne le directeur général du Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP), Vincent de Coorebyter, il y a un  contraste entre le degré d’adhésion à la revendication dominante du côté flamand et du côté francophone.  Si, à un rythme variable, tous les partis flamands et la société en général, se sont ralliés au modèle défendu par le mouvement flamand, du côté francophone, l’opposition sera vive dès le départ, et elle n’a pas disparu, entre régionalistes et communautaristes, sans parler de la résistance durable d’une partie de la population francophone à l’idée même de fédéralisme [2]. Vincent de Coorebyter impute cette division des francophones au fait que l’idée fédéraliste s’enracine dans une lutte de classes en Wallonie alors que ce n’est pas le cas en Flandre.

Amorcée par  différentes réflexions au lendemain de la seconde guerre mondiale, la transformation de la Belgique en un Etat fédéral  s’effectua par une suite de réformes de l’Etat à partir de 1970. Même si l’objectif d’une meilleure répartition des compétences entre l’Autorité fédérale et les entités fédérées (régions et communautés) est régulièrement avancé, ces réformes  – 1970, 1980, 1988-1989, 1993, 2001- allèrent dans le seul sens d’un transfert de  compétences de la première  vers les secondes.

L’évolution vers un renforcement des entités fédérées au détriment de l’Autorité fédérale continua à s’imposer sous l’impulsion des milieux politiques et économiques flamands.  En effet, si les premières négociations institutionnelles mettaient en présence des partenaires qui étaient, de part et d’autre, demandeurs de certaines réformes, il apparut, après la réforme de 1993, que les Flamands entendaient  aller plus avant dans la fédéralisation du pays – comme l’exprimera par la suite,  le ministre-président flamand Kris Peeters, en affirmant vouloir « mener la fédéralisation du pays jusqu’au bout de sa logique » [3], alors que les francophones adoptèrent une position plus défensive. Une telle différence d’approche relève d’ aspects émotionnels – un certain ressentiment flamand à l’égard de l’Etat belge, un plus grand attachement à la Belgique dans la population francophone-  ainsi que politiques, comme cela apparaîtra très clairement lors de la récente crise politique – l’idée répandue dans la droite flamande, largement majoritaire dans sa région, qu’il sera plus facile d’opérer certaines réformes très marquées à droite telles que limiter dans le temps ou rendre dégressives les allocations de chômage, assouplir la législation du travail, diminuer l’impôt des sociétés, etc., dans le cadre flamand que dans celui de la Belgique fédérale compte tenu du poids du Parti socialiste à ce niveau [4].  Elle s’inscrit, par ailleurs, dans un contexte européen où certaines régions riches aspirent à s’affranchir de la solidarité avec des régions plus pauvres de leur Etat. Giuseppe Pagano , professeur de finances publiques à l’université de Mons,  évalue en effet à 8 milliards d’euros les transferts financiers de la Flandre vers la Wallonie et Bruxelles.  On se trouve donc dans une situation paradoxale où les Flamands sont majoritaires au sein de l’Etat fédéral belge dont ils détiennent les principaux leviers alors que les francophones, qui y sont dominés,  veulent éviter le démantèlement de cet Etat.  Il est vrai que la séparation de la Belgique aurait pour conséquence un appauvrissement des populations wallonne et bruxelloise durant un certain temps.  L’opinion publique flamande s’est radicalisée. En effet, aux dernières élections fédérales, la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), parti nationaliste flamand, devenait très nettement la première formation politique flamande avec 27,8% en Flandre pour la Chambre.  Si l’on ajoute à ce score les résultats de l’extrême-droite flamande (le Vlaams Belang) et d’une petite formation de droite nationaliste (LDD –Lijst Dedecker), ce sont 43,8% des votes valablement exprimés dans les cantons flamands pour la Chambre qui se sont portés sur des partis revendiquant ouvertement le séparatisme.  Par la suite, différents sondages ont révélé de nouveaux progrès de la N-VA dans les intentions de vote en Flandre (sauf le dernier sondage de mai 2013, organisé par la RTBF et le journal La Libre Belgique).  La N-VA ne participe pas au gouvernement fédéral belge, composé des familles traditionnelles de la vie politique belge (socialistes, centristes chrétiens ou humanistes, libéraux, chacune de ces familles étant composées d’un parti francophone et flamand, dont les options divergent sur de nombreux points).  Ce gouvernement fédéral a engagé une profonde nouvelle réforme de l’Etat qui répond à un certain nombre d’exigences flamandes.  Les partis traditionnels flamands espèrent ainsi faire reculer la N-VA lors de la prochaine consultation électorale de 2014. Il est clair que la survie de la Belgique sera liée aux résultats de cette élection qui concernera le pouvoir fédéral mais aussi les entités fédérées et le Parlement européen.  Signalons que le dernier sondage de la RTBF et de La Libre Belgique accorde 48% des intentions de vote en Flandre aux partis séparatistes (N-VA, V.B., LDD).  Nombre de personnalités politiques et médiatiques flamandes ont expliqué le succès de la N-VA par le refus francophone de prendre en considération les aspirations flamandes à l’issue des élections de juin 2007.  Aussi se pose la question suivante : l’acceptation par les francophones de s’engager dans une nouvelle réforme de l’Etat, exigée par la Flandre, permettra-t-elle un reflux des nationalistes flamands ?

En ce qui concerne la Région bruxelloise, il faut savoir que la langue française y est largement dominante, même si certains essayent de la présenter comme une ville avant tout  multilingue et d’y promouvoir l’anglais.  Les francophones disposent d’une majorité écrasante au Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale. Mais la minorité flamande de Bruxelles bénéficie d’un certain nombre de mécanismes lui garantissant d’être associée à la gestion de cette région. Si la Flandre prenait unilatéralement son indépendance, elle se couperait de Bruxelles, ce qui ne serait pas pour elle  sans dommages économique et symbolique  (elle considère toujours Bruxelles comme une ville historiquement flamande où elle a installé sa capitale).   Cela explique la stratégie flamande de proposer le confédéralisme plutôt que le séparatisme. On perçoit qu’une partie du monde politique flamand vise ainsi à ne laisser qu’un minimum de compétences à l’Autorité fédérale et d’assurer de la sorte une autonomie à la Flandre qui ne serait pas éloignée de celle d’un Etat indépendant.  Le maintien formel d’une Autorité fédérale permettrait à la Flandre de conserver  le lien avec la capitale de celle-ci, Bruxelles.  Cela lui éviterait par ailleurs des négociations compliquées avec l’Union européenne que ne manquerait pas d’imposer la création d’un nouvel Etat indépendant. Face à un tel plan, il faut reconnaître que les francophones peinent à établir leur projet institutionnel .  Certains entendent renforcer le lien entre la Wallonie et Bruxelles.  D’autres, en Wallonie, envisagent un avenir purement wallon, tandis qu’à Bruxelles un courant d’opinion voit plutôt Bruxelles comme une métropole autonome multiculturelle ne privilégiant de lien  ni avec la Wallonie ni avec la Flandre.  Il n’en reste pas moins que le lien entre Bruxelles et la Wallonie reste prôné par les grandes formations politiques francophones.

J.-M. D. : Comme en France, mais à un degré moindre, le Parti socialiste, en Wallonie, est talonné par sa gauche. Le syndicat socialiste (FGTB), à Charleroi, dont le bourgmestre est justement président du parti, mais aussi dans le bassin liégeois, propose une alliance stratégique avec de petites formations pour créer un « vrai » parti de gauche. S’agit-il, pour toi, d’un vieux serpent de mer ou, là aussi, la menace d’une radicalisation s’avère-t-elle inquiétante pour le système ?

J.-P. N. : On peut considérer que le Parti socialiste belge francophone se situe à la gauche de la social-démocratie européenne (ce qui n’est pas le cas de son homologue flamand).  Cependant, il se trouve contraint de partager le pouvoir avec d’autres partis, en particulier, avec des partis flamands nettement plus orientés vers le néolibéralisme et qui n’entendent pas laisser la N-VA occuper seule un tel terrain.  A cela s’ajoutent les prescriptions sévères de la Commission européenne en matière d’austérité.  Le Parti socialiste, des rangs duquel est issu le Premier ministre Elio Di Rupo, a donc dû avaliser une politique de rigueur budgétaire qui mécontente sa base, notamment syndicale.  Dans ce contexte, alors que, jusqu’il y a peu, la principale concurrence à gauche du PS était représentée par le parti vert ECOLO, de petites formations plus radicales apparaissent ou se renforcent.  Citons le Mouvement de Gauche , créé en mai 2012, par un député wallon, dissident d’Ecolo, Bernard Wesphael, qui s’inscrit dans la mouvance du Parti de Gauche français de Jean-Luc Mélenchon.  Mais surtout, on remarque la montée en puissance du Part du Travail de Belgique (PTB).   Ce parti, à la base très stalinien, présente aujourd’hui un nouveau visage moins dogmatique et est très présent dans le débat politique.  Il a obtenu de bons résultats aux dernières élections communales, en particulier dans la région liégeoise, mais aussi dans certaines communes flamandes et bruxelloises.  Le dernier sondage commandé par la RTBF et La Libre Belgique (mai 2013) accorderait 4,6% des intentions de vote en Wallonie au PTB et 2% au Mouvement de Gauche.  Ce qui permet à « la gauche de la gauche » de dépasser les 5%. Il semble donc que cette gauche se trouve en mesure d’obtenir des parlementaires aux prochaines élections.  On ne parlera pas, à ce stade, de menace pour le système, mais de l’émergence d’une gauche qui marque sa rupture avec celui-ci.


[1] J. STENGERS et E. GUBIN, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918. Tome 2 : le grand siècle de la nationalité belge, Editions Racine, Bruxelles, 2002, pp.200-201.

[2] F. MORIN, G. KURGAN , D. LUYTEN, V. DE COOREBYTER, « Les groupes d’entreprises et la décision politique.  Eléments du colloque du 50ème anniversaire », Courrier  hebdomadaire, CRISP, n° 2011, 2009, p.41.

[3] Le Soir, 25 et 26 août 2007.

[4] D. SINARDET, « L’agenda de droite de la N-VA », Le Soir (Forum), 9 septembre 2010.

Réalités et faux-semblants de l’émotion populaire en Espagne

1132609118Hispanisant et philosophe, Ismael Jaenada prépare une étude sur la philosophie de l’histoire d’Alexandre Kojève. Voici les réponses aux questions que je lui ai posées.

Jean-Michel Dufays : On parle de moins en moins des répercussions de la crise en Espagne. En dernier lieu, c’est de Chypre dont il fut surtout question dans les médias. A tes yeux, ce phénomène est-il dû à une occultation des faits par une presse soucieuse avant tout de surfer sur le présent immédiat ou, plutôt, à une réelle résignation des Espagnols ?

Ismael Jaenada : Je ne suis que rarement les informations dans les médias belges ou français mais ce que je lis me semble suffisant pour me rendre compte qu’effectivement, la crise espagnole a été remplacée par d’autres sujets d’actualité. Actuellement on pourrait dire la même chose de Chypre. De fait, les médias semblent s’intéresser à d’autres sujets comme le mariage homosexuel. Il est probable que les médias français auront consacré plus de temps à ce sujet qu’à la catastrophe de Fukushima. Mais nous aurons tout le temps de parler de catastrophes telles que Tchernobyl ou Fukushima… toute l’éternité, n’est-ce pas ?

Il me semble que ta question va plutôt dans le sens de savoir si le  manque de réponse de la société espagnole aux ravages de l’économie et des finances justifie le fait que pratiquement aucun journal ne consacre  de  pages  (ou très peu) à la crise espagnole.  Je ne suis pas en mesure de répondre précisément à ta question, car même si je lis régulièrement les différents journaux espagnols concernant la révolte sociale contre la politique néolibérale des derniers gouvernements, je manque d’informations de première main. De temps en temps je vais en Espagne et j’essaie d’en discuter de manière informelle avec des personnes issues de milieux divers (professeurs, ouvriers, indépendants, chômeurs, pensionnés…). Ce que je peux te dire ne dépasse donc pas le stade de la simple impression. Ce que je sais c’est qu’il n’y a  pas vraiment eu une contestation sociale proportionnelle à la gravité de la crise. Pour différents motifs, aucune réaction importante ou effective de la part de ceux qui la subissent ne s’est produite jusqu’à maintenant. Comme tout le monde le sait, il y a eu, il y a deux ans, en même temps que le « printemps arabe » et juste avant les élections législatives de 2011 en Espagne, des manifestations dans toute l’Europe pour protester « contre le capitalisme ». En Espagne ce mouvement était représenté par le groupe qui portait le nom malheureux de « Los Indignados » (ou « 15M », en référence à la date du 15 mai, jour des concentrations massives à la Puerta del Sol à Madrid). Ce mouvement était très confus et très hétérogène. Ses slogans étaient aussi imprécis que ses revendications. En ce qui concerne les groupes qui commandaient ces manifestations, par le biais  des « réseaux sociaux », aucune revendication substantielle qui mette en question l’actuel ordre mondial du « règne de la marchandise » ne s’est manifestée. Cela consistait plutôt en des revendications à caractère réformiste et des gestes pseudo-révolutionnaires. Il s’agissait de revendiquer le maintien du vieil ordre perdu, de ce qu’on appelle en Espagne « la sociedad del bienestar », la « société du bien-être », société de l’abondance capitaliste, société dont, vraisemblablement, nous aurions pu tous jouir sans le démantèlement de l’État Providence et l’avènement de l’actuelle politique économique néolibérale imposée par la Troika.

« Los Indignados » demandaient candidement, il me semble, plus de démocratie et un contrôle populaire sur la politique des parlementaires et de ses lobbyistes, par le biais, encore une fois, d’un réseau social virtuel qui permette aux « citoyens » d’être reliés à tout moment à ces parlementaires et de donner leur avis sur la politique à suivre. A partir de ces manifestations,  un mouvement parallèle,  celui-ci bien plus populaire et basé sur le principe des « assemblées », est apparu dans pratiquement toutes les capitales espagnoles. Des milliers de personnes occupaient les places centrales, s’asseyaient ou passaient la nuit à discuter sur la question de savoir s’il fallait changer le monde ou seulement certains de ses aspects, et si oui, comment on pouvait y arriver. La protestation visait surtout la classe politique. Il faut noter que tout cela s’est produit contre l’avis des autorités. Mais cela n’a abouti à rien.

Ainsi une majorité représentée par « Los Indignados », à travers les concentrations massives dans les rues, protestait contre une classe politique vouée aux intérêts exclusifs des groupes financiers. Une autre, plus minoritaire, via les assemblées populaires, allant un peu plus loin, exprimait un vague désir de transformation. Cette négation du système reste, pour le moment, à l’état de spéculation. Quoiqu’il en soit, pratiquement tous les groupes manifestent le désir de vouloir changer celui-ci de façon pacifique, même si on sait que ceux qui dirigent le monde ne sont pas prêts à abandonner le pouvoir de leur propre gré. Si la situation sociale se complique, il faudra s’attendre à des manifestations bien plus virulentes.

Lors des élections, à en croire les informations officielles, plus de 50% de la population espagnole aurait été voter [1] et cela malgré le dégoût qu’une partie importante du peuple espagnol manifestait ouvertement à l’égard de l’entièreté de la classe politique et syndicale. Une anecdote amusante : lors de la dernière session plénière du Congreso de los diputados du précédent gouvernement socialiste, quelques députés  ont dit comprendre la haine et le profond mépris que le peuple espagnol manifestait  pour ceux qui ne représentent pas les intérêts des citoyens (on se rappelle du slogan « No nos representan » – « ils ne nous représentent pas » qui est apparu à plusieurs reprises dans les manifestations »). Au Congrès, un député a même été jusqu’à citer Guy Debord pour signaler que le peuple avait des raisons de se plaindre de la gestion séparée du pouvoir [2]. En effet, dans La société du spectacle, le situationniste français avait réalisé la critique du pouvoir séparé et de la vie aliénée ainsi qu’exprimé « la séparation radicale d’avec le monde de la séparation ».

Il y a eu et il y a des grèves dans différents secteurs. Ces grèves n’aboutissent même pas à satisfaire les modestes revendications des travailleurs.

Un événement dont on a très peu parlé à l’étranger, m’a semblé avoir à la fois une signification politique très importante  et très révélatrice de la « passivité » de la classe moyenne : la grève des contrôleurs de la navigation aérienne de décembre 2010 qui a eu lieu pendant le « pont » du congé de la Constitution. Le  gouvernement socialiste, alors au pouvoir, a changé autoritairement et sans concertation préalable,  les conditions de travail des contrôleurs aériens en les obligeant à exercer leur travail à un rythme effréné et, qui plus est, dangereux pour le contrôle aérien. Et cela, le jour de la fête de la Constitution !

Les travailleurs se sont rapidement mis en grève. Des milliers de passagers hystériques, désespérés de ne pas pouvoir partir en vacances, se sont retrouvés coincés dans les aéroports de toute l’Espagne. Les chefs des syndicats, qui « malheureusement » n’avaient pas, ou presque pas, de représentation au sein des organisations de contrôleurs aériens, priaient eux aussi pour l’arrêt de la grève. À minuit, le gouvernement a fini par déclarer l’état d’exception. Concrètement le gouvernement déclarait « el estado de urgencia en las torres de control » (« l’état d’urgence dans les tours de contrôle ») et soumettait les travailleurs à l’autorité militaire en les obligeant à reprendre le travail. Mais il se trouve que les travailleurs des tours aériennes ont persisté dans leur refus de se remettre au travail. À en croire les déclarations de la presse, des militaires se seraient présentés dans les tours et auraient obligé les travailleurs à reprendre le travail, en visant leurs têtes avec des armes [3]. Cela aurait été intéressant de voir ce qui serait arrivé si un seul travailleur avait désobéi aux ordres des militaires. En déclarant l’état d’exception pour mettre fin à la grève, le gouvernement socialiste  a renoué avec une veille tradition espagnole qu’on pensait reléguée au passé. Je n’ai pas trouvé une seule déclaration de soutien à ces grévistes ou de protestation contre cette façon autoritaire de procéder du gouvernement, si ce n’est celle des autres contrôleurs aériens européens [4]. En tout cas, en Espagne, ces travailleurs ont été complètement abandonnés à leur sort.

Le gouvernement a déclaré un « état d’urgence » pour que les vacanciers puissent partir en vacances. Or, selon la coutume de nos démocraties, il est normalement proclamé en période de guerre ou pour des raisons de sécurité nationale ou d’ordre public. Il existe une preuve que cette façon de procéder ne devait pas, en principe,  déplaire aux électeurs : le candidat socialiste aux élections s’est vanté plus tard, lors d’un débat télévisé avec le candidat de l’opposition, de l’effectivité de cette façon de régler les problèmes. On est habitué à penser que ce sont des pratiques plus propres à des états totalitaires. Le philosophe Giorgio Agamben a montré, dans un livre très intéressant sur l’état d’exception,  comment « la création volontaire d’un état d’urgence permanent (même s’il n’est pas déclaré au sens technique) est devenu une des pratiques essentielles des États contemporains, y compris de ceux que l’on appelle démocratiques » [5] .

Parmi les exemples les plus significatifs, on trouve le décret que l’État nazi promulgua le 28 février 1933 « pour la protection du peuple et de l’État » et qui suspendait les articles de la constitution de Weimar relatifs aux libertés personnelles ; mais aussi le military order édicté par le président Bush le 13 novembre 2001, qui permettait la détention indéfinie des prisonniers pour des motifs de sécurité nationale ainsi que l’annulation de tout statut juridique.  Notons que les prisonniers de Guantanamo subissent  une détention « soustraite à la loi et au contrôle judiciaire » comparable « à la situation juridique des juifs dans les Läger nazis » [6].

Pour pouvoir suspendre l’ordre juridique dans les aéroports, le gouvernement « démocratique » espagnol a prétexté le droit à la libre circulation des citoyens, mais en réalité, la volonté  d’appliquer cette décision résidait dans la nécessité  économique de préserver les vacances des touristes. Avec la crise, les Etats européens commencent à se servir de plus en plus de cette volonté de suspension des libertés qu’est la déclaration de l’état d’urgence dans le but d’en finir avec les grèves des travailleurs. Le premier ministre grec Andonid Samaras vient aussi de menacer les enseignants d’une déclaration de l’état d’urgence s’ils décidaient de faire grève le vendredi 17 mai dernier. Cela signifiait, pour les enseignants qui ne se soumettaient pas à l’autorité, l’emprisonnement ou l’expulsion de la fonction publique.  Et ce n’est pas la première fois que Samaras se sert de cette méthode pour briser des grèves.

Néanmoins, il y a eu aussi en Espagne de très grandes manifestations comme par exemple celle, déjà légendaire, du 25 septembre  2012 au cours de laquelle des manifestants se sont concentrés autour du Congrès afin de provoquer la démission du gouvernement et la mise en place d’un processus constituant. Celle-ci a été brutalement réprimée par la police. À l’issue de toutes ces manifestations, on peut d’ailleurs se demander si la répression, parfois violente, et la peur, n’ont pas joué un rôle dans ce qu’on peut appeler « la passivité » des Espagnols. Certains pensent que seule une grève générale indéfinie pourrait mettre un terme à cette situation, mais qui va faire cette grève et quelle forme va-t-elle prendre ? Les syndicats majoritaires font tout pour empêcher les grèves et les syndicats anarchistes n’ont pas actuellement la force de mobilisation nécessaire. On est très loin du regard ému qui contemplait la foule prolétaire défiler en désordre, les armes à la main, à Barcelone ou à Madrid en 1936…[7]

J.-M. D. : Comment la classe politique espagnole justifie-t-elle les mesures d’austérité qu’elle a prises ?   

I. J. : Le gouvernement continue à vanter avec un aplomb incroyable les bons résultats de sa politique économique qui ne paraît obéir qu’aux diktats de la Troïka (même s’il veut montrer à la population qu’il jouit encore d’une certaine autonomie). Si j’ai bien compris, le gouvernement espagnol fonde ses espoirs de « redressement économique » sur la vente à moitié  prix, aux étrangers, des appartements de la Côte que les banques n’arrivent pas à vendre (le gouvernement a promis une carte de séjour à tout étranger qui achète une maison en Espagne), sur la baisse du coût de la main d’œuvre et sur le licenciement des travailleurs avec des indemnités dérisoires. Pour le dire métaphoriquement, soit le travailleur espagnol se vend au prix du travailleur du Bangladesh, soit « les investisseurs » partiront ailleurs. Voilà le message que le gouvernement semble transmettre à la population.  Le gouvernement attend-il que l’Europe délocalise ses entreprises en Espagne ? Mais il paraît que les seuls investisseurs que le gouvernement ait jusqu’ici convaincu de  s’installer en Espagne soient le macro-casino « Las Vegas Sands Corporation » à Madrid et l’usine Ford à Valence, récemment démantelée à Genk en Belgique. Les syndicats majoritaires, de leur côté, imposent aussi le conformisme et la résignation. À en croire les plaintes du dirigeant stalino-chrétien espagnol des Comisiones Obreras,  il serait inadmissible que la classe ouvrière ne puisse pas aller au cinéma à cause de la crise. Cette affirmation de ce dirigeant syndical n’est pas si inoffensive qu’il y  paraît : elle exige du pouvoir économique en place qu’il soit conscient que la fin de « la société du bien-être », c’est la fin de l’illusion et que celle-ci est nécessaire pour continuer à faire travailler les masses. Gianfranco Sanguinetti le rappelait quand il disait que « toutes les formes de société qui ont dominé dans l’histoire  se sont imposées aux masses, qu’elles devaient tout simplement faire travailler, par la force et par l’illusion » [8]. Pourtant, le pouvoir en place entend aujourd’hui faire travailler les masses uniquement par la force sans  devoir recourir à l’illusion.

Il y a quelques jours, je lisais que le journal télévisé espagnol national avait vanté les bénéfices psychologiques de la prière pour affronter la crise. Mais l’effet narcotique de la vieille prière ne sera pas suffisant pour calmer la détresse d’une foule désespérée. Les conservateurs aiment nous rappeler ces paroles sur la dictature du  penseur catholique Donoso Cortés : “Señores, no hay más que dos represiones posibles : una interior y otra exterior, la religiosa y la política. Estas son de tal naturaleza que cuando el termómetro religioso está subido, el termómetro de la represión política está bajo; y cuando el termómetro religioso está bajo, el termómetro político, la represión política, la tiranía, está alta” [9]. Ainsi, les syndicats sont conscients qu’il faut maintenir le thermomètre de l’illusion bien haut afin d’éviter la répression politique (dans la situation actuelle, cela ne va pas être une tâche facile) tandis que le gouvernement semble vouloir en finir avec la « société du  bien-être ». Par ailleurs, les distractions nationalistes,  n’arriveront pas à détourner l’attention des masses de leurs véritables malheurs. La pauvreté, qui ne frappait qu’une minorité, atteint maintenant une partie importante de la population…

J.-M. D. : Quels sont les symptômes visibles de la crise économique depuis 2008 ?

I. J. : La crise est d’abord une crise de l’économie générale mais celle-ci s’est surtout manifestée en Espagne comme crise des hypothèques et comme crise bancaire. Celle-là a provoqué l’expulsion de leurs logements de milliers de personnes. Ainsi là où il y a des centaines de milliers de logements vides, il y maintenant une crise paradoxale du logement.

Comme tout le monde le sait, il y a eu une bulle immobilière en Espagne qui a fini, comme toutes les bulles,  par éclater. Il s’agit d’un phénomène bien connu de l’économie de la libre entreprise. L’immobilier avait séduit les investisseurs avec la suite qu’on connaît. Euphorie, hausse des prix et krach final avec « ses douloureux lendemains ». Cette fois-ci, l’objet de séduction n’était pas des tulipes ou de l’or, mais, comme dans la crise américaine des subprimes, des hypothèques et des habitations, qui n’étaient pas toujours des « secondes résidences ». Les principales perdantes de cette spéculation ont été les classes laborieuses (j’ose encore employer ce nom même s’il faudrait peut-être parler déjà de classe désœuvrée ou de classe au chômage). S’il est certain que cette espèce de fièvre spéculative s’est emparée des classes moyennes, il serait un peu réducteur de culpabiliser, comme on l’entend souvent dire ici, tout le peuple espagnol, de dépenser plus qu’il ne peut et de penser qu’il mérite ce qu’il vit actuellement. Les classes laborieuses n’avaient pas le choix si elles voulaient obtenir un logement. On construisait beaucoup, mais avec la spéculation sur le logement, payer un loyer était parfois plus cher et plus compliqué qu’acheter une habitation avec les facilités que la banque octroyait pour des crédits astronomiques. La spéculation avait atteint les couches les plus basses de la société. En achetant un bien immobilier, à un prix déjà démesuré, les acheteurs croyaient aveuglément que leurs habitations n’allaient cesser de prendre de la valeur puisque les prix, œuvres de la spéculation, continuaient à grimper à un rythme frénétique. Personne ne s’avouait qu’il se verrait un jour obligé de rembourser un crédit pour une habitation ayant une valeur nettement inférieure à la valeur d’origine. Maintenant, il y a des centaines de milliers de personnes sans logement. Personne ne semble  être en mesure de donner les chiffres exacts du nombre d’expulsions qui ont eu lieu depuis le début de la crise. En 2012, les expulsions pour cause de crédits impayés seraient de l’ordre de 100.000 [10]. Ce chiffre concernerait uniquement les expulsions qui ont été traitées par les tribunaux. On ne dispose pas des chiffres concernant les expulsions conclues « à l’amiable » entre les propriétaires et les banques.

De plus, lorsque la banque saisit un logement, la personne expulsée lui est encore redevable de la dette contractée restante, car la banque saisit la maison au prix actuel du marché et non au prix d’achat. Il ne faut pas oublier non plus les expulsions de locataires : certains ont été jetés à la rue tout simplement parce qu’après avoir perdu leur travail, ils ne parvenaient plus à payer leur loyer.  Face à cette situation néfaste, un nombre indéterminé de personnes désespérées a opté pour le suicide. Le chômage a augmenté de manière spectaculaire : 4 millions et demi  de chômeurs en plus, en seulement 5 ans. Plus d’un demi-million de familles se verrait maintenant dans l’impossibilité de rembourser des prêts hypothécaires et serait passable d’expulsion.

Pour faire face à cette situation, un mouvement alternatif est apparu pour revendiquer « la dación en pago » [11] : « las plataformas de afectados por la hipoteca » (« les plate-formes des personnes affectées par l’hypothèque »). Les membres de ces organisations vont parfois manifester au domicile des ministres, ils appellent cela des « escraches ». Mais leur action est loin de représenter une contestation radicale des abus des banques. Ce groupe revendique uniquement un changement de la loi relative aux hypothèques.

En Andalousie, le gouvernement formé par une coalition socialiste-communiste, conscient qu’il doit faire quelque chose pour calmer la population et s’assurer de l’appui populaire dont il a besoin pour continuer à gouverner, vient de sortir un décret d’expropriation temporaire des logements vides qui se trouvent dans les mains des banques. Les banques seront redevables d’une taxe ou amende pour chaque logement inoccupé en leur possession. La Catalogne vient d’imiter l’Andalousie avec la publication d’un décret similaire. Pour les personnes de la rue, ces solutions sont illusoires. D’après le  groupe « STOP DESAHUCIOS » (Andalousie) que j’ai pu interviewer  à propos de cette affaire, les politiciens de la « Junta de Andalucia » (Gouvernement régional andalou) manquent de courage et restent opportunistes, timorés et très respectueux de la sacro-sainte propriété de la banque. La « Junta de Andalucia » elle-même serait en possession de milliers de logements vides qu’elle ne met pas à la disposition de ceux qui en ont le plus besoin. Les groupes de rue tels « STOP DESAHUCIOS » demandent tout simplement la déclaration de l’état d’urgence en Andalousie, mais cette fois-ci pour mettre immédiatement à la disposition des personnes qui en ont besoin des logements vides appartenant à la banque et à la Junta. Des occupations de terres en Andalousie, propriétés improductives de l’État, se sont également produites. Mais ce sont des actes plutôt symboliques. Bref, les revendications restent ponctuelles et parcellaires. Chacun voudrait trouver une solution à son problème particulier sans se soucier des problèmes des autres et sans mettre en question la totalité de ce système monstrueux. Ainsi, en Espagne, s’il est difficile d’imaginer un mouvement de subversion générale actuellement, les conditions extrêmes auxquelles sont confrontés les gens, laissent présager des explosions de révolte. « On sait – écrivait Paul Mattick  avec une grande clairvoyance, dans un passé déjà révolu – que les idées subversives ne prennent leur essor que s’il règne un mécontentement  profond.  Dans les économies mixtes, la pauvreté ne frappe encore qu’une minorité d’hommes qui, tout en étant nombreuse assurément, demeure minorité, une minorité dont l’opposition ne parvient pas à prendre corps. Elle ne saurait se transformer en force sociale capable de battre en brèche les intérêts matériels que l’idéologie dominante exprime. Les autorités, qui représentent une majorité satisfaite de son sort, laquelle comprend toujours la classe ouvrière, viennent facilement à bout des révoltes causées par le désespoir. Et les conditions mêmes d’existence qui sont faites à la sous-catégorie d’hommes privés de tout, risquent de la décimer. Mais que cette sous-catégorie s’accroisse – et tel est bien le cas – et ses actes de révolte iront se multipliant ; du même coup, ceux qui jusqu’alors étaient satisfaits de leur condition seront de plus en plus nombreux à se dire que leur tour viendra, qu’un jour, et un jour proche, ils se verront eux aussi au rebut de la société. À juger d’après le passé, la misère sociale, à mesure qu’elle grandit, devient un élément de force, d’une force génératrice d’actions visant consciemment à mettre fin à la misère. Certes, il peut en aller différemment à l’avenir ; l’ère des révolutions est peut-être close. Mais juger d’après le passé reste le seul moyen de porter quelque jugement que ce soit dont nous disposons. Dès lors, tout est possible, même une révolution ouvrière » [13] .


[1] En Espagne le vote n’est pas obligatoire.

[2] Le député Monteserín Rodríguez : Lo expresaba así El Roto en una de sus  viñetas: ¿Por qué si mandan los mercados elegimos a los   políticos? La gran aliada para esta desviación de atención es la sociedad del espectáculo. Lo definía muy  bien en los años ochenta Guy Debord. Definía el espectáculo como una relación social entre personas mediatizadas por imágenes. Eso somos a los ojos del gran público: una relación de imágenes; imágenes vacías o imágenes de bronca en este salón de plenos, templo de la democracia (…)La sociedad del espectáculo así lo demanda y en cierto modo nosotros somos mercancías de esa sociedad. ¿No es cierto, señorías, que viendo los informativos muchas veces nos sentimos así todos los que estamos aquí? Otra viñeta de El Roto dice: La prensa cada vez trae más munición y menos información. Muchas veces la munición para esa sociedad del espectáculo la damos nosotros. Señorías, ahí sí que tenemos que hacer un gran ejercicio de autocrítica todos y todas”. Dans  DIARIO DE SESIONES DEL CONGRESO DE LOS DIPUTADOS PLENO Y DIPUTACIÓN PERMANENTE Año 2011 IX Legislatura Núm. 254 Sesión plenaria núm. 242 celebrada el martes 21 de junio de 2011

[3] « La guardia civil obligó a algunos controladores a trabajar a punto de pistola », Público, 4/12/2010

[4] Dans ce sens, on peut lire un communiqué de presse de soutien Des soldats en salle de contrôle  de la SNCTA, les contrôleurs aériens français.

[5] Giorgio Agamben, État d’exception, Homo Sacer, II,1. Paris 2003.

[6] Idem

[7] Franz Borkenau dans Spanish Cockpit. Rapport sur les conflits sociaux et politiques en Espagne (1936-1937) : « La première impression : des travailleurs en armes, le fusil à l’épaule mais portant des vêtements civils. Trente pour cent peut-être des hommes déambulant sur les Ramblas étaient armés de fusils, et pourtant il n’y avait pas trace de police ou d’armée régulière. Des armes, des armes, encore des armes… » ou encore  Luis Buñuel dansMon dernier soupir : « La révolution violente que nous sentions monter depuis quelques années, et que personnellement j’avais tant souhaitée, passait sous mes fenêtres, sous mes yeux. Elle me trouvait désorienté, incrédule. Une quinzaine de jours plus tard, l’historien de l’art Elie Faure, qui soutenait ardemment la cause républicaine, vint passer quelques jours à Madrid. J’allai le visiter un matin à son hôtel et je le revois encore à la fenêtre de sa chambre (…) regardant les manifestations de rue, qui devenaient quotidiennes. Il pleurait d’émotion de voir le peuple en armes. Un jour nous avons vu défiler une centaine de paysans, armés à la vaille que vaille, quelques-uns avec des fusils de chasse et des revolvers, d’autres avec des faucilles et des fourches. Dans un effort visible de discipline, ils essayaient de marcher au pas, en rang par quatre. Je crois que nous avons pleuré tous les deux. »

[8] Censor (Gianfranco Sanguinetti), Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie, suivi de Preuves de l’inexistence de Censor par son auteur. Champ libre, 1976.

[9] Traduction : « Il  y a seulement deux répressions possibles, une intérieure et une autre extérieure, la religieuse et la politique, celles-ci sont de telle nature que quand le thermomètre religieux est élevé, le thermomètre de la répression politique est bas; et quand le thermomètre religieux est bas, le thermomètre politique, la répression politique, la tyrannie est  élevée ».

[10] “En 2012 España vivió 101.034 desahucios, según un informe elaborado por el Consejo general del Poder judicial”, en  « La vida después de un desahucio », El país 24/05/2013. Traduction : “En 2012,l’Espagne a connu 101.034 expulsions, selon un rapport élaboré par le Conseil Général du pouvoir judiciaire”, dans “La vie après une expulsion ».Journal El país.

[11] La dette envers la banque serait clôturée dès la saisie de la maison par celle-ci.

[12] Paul Mattick, Marx et Keynes. Les limites de l’économie mixte. Gallimard, 1972