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Vaincues de l’histoire au royaume d’Ubu : la logique existentielle du pouvoir

J’aime les sorcières. Le même jour, jeudi 19 avril, deux camarades voient temporairement une issue à leur « affaire » respective. Des situations absurdes qui ont cassé leur carrière. La première commence par la « découverte » d’une photo d’identité de Wahoub Fayoumi dans un champ de salades qui la conduit en 2008 à la prison de Forest puis dans un placard du boulevard Reyers. Jusqu’alors brillante journaliste à la RTBF où elle présentait le journal télévisé, elle est mutée dans un service de documentation : cachez ce monstre que nous ne saurions voir. Hier le tribunal vient de la décharger de la présomption d’appartenance à un groupe terroriste. Mais son sort n’est pas encore scellé pour autant.

Dans un tout autre registre, la seconde affaire concerne une humble dactylo dans une haute école bruxelloise, loin des feux de la rampe. Elle a un bébé et son compagnon vient de la quitter, ce qui la place financièrement dans une pénible situation. A la suite d’une dénonciation, elle est accusée d’avoir usurpé l’identité de son directeur en affirmant, dans une lettre destinée à sa nounou, qu’elle était licenciée et que par conséquent – ce qu’elle n’osait lui dire simplement – elle ne pourrait plus la garder. Elle reconnaît les faits. Le document qu’elle a fait signer par une collègue et dont elle ne fera pas usage devait la mener… au licenciement pour faute grave. Elle aurait donc finalement obtenu, ironie de l’histoire, la preuve, authentique cette fois, qu’elle souhaitait. Bref une histoire abracadabrante qui relève plus de la naïveté de l’intéressée que de l’atteinte à la réputation d’un établissement auquel elle n’a pas porté préjudice. Lors du conseil d’administration de la Haute Ecole du 19 avril où l’agent incriminé est convoqué dans le cadre d’un éventuel licenciement, son défenseur propose une sanction moins grave : la suspension de ses activités professionnelles pour une durée limitée et donc des revenus qui leur sont liés. Le conseil qui comprend la direction, des délégués syndicaux et des étudiants délibère ensuite longuement. Un rapport de force s’établit et il est décidé qu’une suspension d’un an sera proposée au ministre de l’enseignement supérieur. Même destin pour la dactylo que pour la journaliste : relégation dans la fonction apparemment maudite de documentaliste.

Dans les entreprises, la délation, la surveillance des salariés et leur mise en concurrence sont devenues la règle. L’objectif est moins de punir les pécheurs que de culpabiliser encore et toujours leurs collègues mis dès lors au pas cadencé. Diviser les travailleurs, c’est éviter qu’ils ne prennent conscience de leur condition commune dans le rapport qui s’établit avec le patronat dans le processus de production de biens ou de services. Il s’agit, par n’importe quel moyen, de maintenir la pression et d’inquiéter les ouvriers et les employés qui sont encore dociles en menaçant de licenciement les trublions. « Oderint dum metuant » aurait dit Caligula (« Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent »). L’insécurité sociale caractérise un monde économique qui reconnaît de moins en moins les connaissances solides et durables correspondant à des fonctions fixes et des personnalités stables. Mais la mise en œuvre des nouvelles techniques de contrôle représente une dépense de temps, d’énergie et d’argent telle que l’on est amené à penser que l’accroissement du pouvoir sur les subordonnés est un effet plus assuré que l’amélioration de la productivité. Selon une problématique que Jeremy Bentham (1748-1832) a exposées en son temps, seules la peur des sanctions et la soif des récompenses sont efficaces pour guider l’action d’individus égoïstes. En l’espèce, l’école est devenue, elle aussi, « un espace où se déploient de multiples manières la norme sociale propre au capitalisme contemporain » [1].

Le propre de la « morale objective », c’est que les individus n’ont pas à chercher ni à douter : il suffira qu’ils obéissent pour être dans le Bien ; les Autorités en répondent. L’homme, autrement dit, n’a pas, selon la « moralité objective », à se faire sujet. Et avec le sujet, la moralité elle-même disparaît, la question de la signification des fins et de leur valeur ne se posant plus : il ne s’agit plus de savoir si je pense vouloir cela mais seulement qu’ « il le faut ». C’est toujours au nom de nécessités inéluctables que les hommes se font contre-hommes. L’aliénation est donc l’impossibilité de vouloir ce que l’on fait et de produire des actions que l’on puisse prendre pour fin dans leurs résultats comme dans les modalités de leur déroulement.

Le secret de la machine bureaucratique, c’est que personne n’y détient le pouvoir. Le pouvoir n’y est pas sujet, il n’appartient pas à des hommes souverains définissant librement les règles et les buts de l’action collective. De bas en haut de la hiérarchie administrative, seuls existent des exécutants se pliant aux impératifs catégoriques et inertes du système matériel dont ils sont les serviteurs. Le pouvoir personnel des directeurs et des chefs en tout genre est une illusion d’optique : ce pouvoir n’existe qu’aux yeux de ceux qui, situés plus bas dans la hiérarchie, reçoivent les ordres de « ceux d’en haut » et sont personnellement à leur merci. Le pouvoir n’est pas sujet : il est système de rapports, c’est-à-dire de structure. Et c’est cette dilution à l’infini du pouvoir dans l’ordre des choses qui donne à ses détenteurs une légitimité. A chaque instant, chacun d’eux peut dire : « Je ne fais pas ce que je veux, je fais ce qu’il faut. Si vous voyez un moyen de gérer cette maison autrement, à votre aise, dites-le moi, je vous cèderai la place ». La domination n’est jamais exercée par des personnes ni ne dépend de leur autorité personnelle. Elle s’exerce par la voie institutionnelle, selon une procédure définie d’avance, et ceux qui ont pour fonction de la perpétuer seront eux-mêmes des exécutants dominés, non des chefs : ils seront au service d’un appareil de domination et prêteront leur personne à un pouvoir impersonnel qui les dépasse. « Qui cherche inlassablement à tout mécaniser finit par devenir lui-même une machine et par perdre toute sensibilité humaine » [2]. La figure fondamentale de cette société sera donc le bureaucrate. Il assure à l’Etat son pouvoir sans lui-même en détenir aucun. Il est l’exécutant parcellaire qui assure le fonctionnement de l’appareil de domination en appliquant un règlement dont il n’a pas à répondre, en remplissant une fonction à laquelle il ne peut s’identifier personnellement. Le pouvoir du fonctionnaire, fût-il directeur, est impuissance : il assure l’intégrité de la machine du pouvoir en renonçant à en avoir aucun lui-même. Rouage d’un mécanisme monté, il est l’instrument d’un pouvoir sans sujet : dans l’appareil d’Etat comme dans la grande entreprise, le pouvoir, c’est l’organigramme.

Le pouvoir syndical est-il d’une autre nature ? Il n’est pas le pouvoir ouvrier, pas plus que le pouvoir du Parlement n’est celui du peuple souverain. Le syndicat détient un pouvoir en tant qu’institution autonomisée vis-à-vis de ses mandants ; il s’autonomise vis-à-vis de ses mandants par l’exercice même du pouvoir de médiation qui le constitue en institution. Dans le meilleur des cas, qui par définition correspond rarement à la réalité du terrain, le seul pouvoir ouvrier est un pouvoir de contrôle et de veto : le pouvoir de refuser certaines conditions et certains types de travail, de définir des normes acceptables, de contrôler le respect de ces normes par la hiérarchie patronale. Mais ce pouvoir est, de toute évidence, négatif et subalterne : il s’exerce dans le cadre des rapports de production capitalistes, sur un processus de travail défini dans l’ensemble (sinon dans le détail) par la hiérarchie patronale. Il impose au pouvoir patronal des limites mais il ne lui oppose pas un pouvoir ouvrier autonome. Il en est réduit à négocier et à marchander en tant qu’organe syndical institutionnalisé.

L’idée de prise de pouvoir est à revoir fondamentalement. Prendre le pouvoir, c’est l’enlever à ceux qui l’exercent, non pas en prenant leur place mais en les mettant dans l’impossibilité durable de faire fonctionner l’appareil de leur domination. « La morale commence toujours par une rébellion. Elle apparaît au moment précis où un individu refuse d’obéir » [3].

Ni pieux ni traîtres. Ni maîtres ni dieux. Pour l’autogestion.

J’ai dit, Compagnons.

Jean-Michel Dufays
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

20 avril 2012

[1] Christian LAVAL et al. La nouvelle école capitaliste. Paris : La Découverte, 2011, p. 5

[2] Rudolf ROCKER. Anarcho-Syndicalism. Theory and Practice. Londres : M. Secker and Warburd Ltd, 1938 ; ici trad. fr. Bruxelles : Aden, 2010, p. 56

[3] André GORZ. Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme. Paris : Galilée, 1980 ; ici Paris : Le Seuil, 1981, p. 139

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Les indignés de la place Flagey : un ver dans un fruit trop mûr ?

Samedi 11 juin 2011, 15h45. Un cortège s’ébranle de la place Marie Janson à Saint-Gilles, commune de l’agglomération bruxelloise, pour rejoindre une autre place de la capitale. On y trouve peut-être deux cents manifestants [1] qui partent « récupérer » un espace de parole d’où, la veille, certains d’entre eux ont été expulsés par ordre du bourgmestre d’Ixelles. Ce cortège se veut pacifiste et est effectivement pacifique. Un slogan domine : « Solidarité / avec les peuples / du monde entier ». Il s’agit d’une excroissance du mouvement des Indignados espagnols qui, des semaines durant, ont occupé des dizaines de places dans la péninsule ibérique.

Que veulent-ils ? Comme leurs sœurs et leurs frères hispaniques, rien de moins qu’une refondation du contrat social rompu, à leurs yeux, par les gouvernants. Ce contrat pour bâtir une société nouvelle doit être pensé et discuté, sans médiation, par les citoyens dans le cadre d’assemblées populaires : « democracia real ya ! », la démocratie réelle tout de suite. Chacun est invité à s’exprimer librement dans la tolérance, le respect et l’écoute de l’autre. Tout le monde devrait se réjouir de cette bouffée d’air frais dans nos sociétés caractérisées par le matraquage médiatique quotidien, le formatage des esprits, la chape de plomb de l’idéologie dominante.

Mais ce mouvement populaire où la jeunesse joue un rôle déterminant ne plaît pas aux rentiers du système politique. A la limite de la « commune » d’Ixelles (mais ce mot a-t-il encore un sens ?), le cortège est arrêté par une quinzaine de policiers fédéraux. Après dix minutes de face à face, c’est, encadrés par les forces de l’ordre, que les manifestants pourront descendre la rue Lesbroussart et réoccuper leur lieu d’expression, un petit carré de la place Flagey. Là, dans une atmosphère oppressante, encerclée par la troupe resserrant progressivement son étreinte, l’assemblée populaire commence ses débats. Un décor de film d’animation pour enfants de cinq ans s’installe où s’opposent des bons et des méchants. Trois policiers tenant leur chien en laisse interdisent l’entrée ou la sortie de l’espace démocratique, déterminant ainsi un « périmètre de sécurité » (pour qui ? pour quoi ?). Des sympathisants qui tendent leurs mains aux « indignés » confinés sont chargés par des policiers casqués et armés de boucliers et de matraques.

Où sommes-nous ? A Athènes ou à Damas ? Non, dans la capitale de ce « havre de démocratie et de prospérité » qu’est l’Europe, dans cette ville de Bruxelles où, soi-disant, il fait si bon vivre, dans une commune dirigée par un socialiste qui a publié, voici peu, ses souvenirs sur mai 68 ! Au lendemain de la chute du Mur de Berlin, une blague circulait à l’Est : « La dictature, c’est Ferme ta gueule ; la démocratie, c’est Cause toujours« . Le pouvoir serait-il si fragile qu’un tel déploiement de forces soit jugé nécessaire pour intimider des jeunes qui sont l’espoir d’un monde meilleur, d’une humanité fraternelle et qui crient leur désenchantement devant l’incurie de leurs aînés ?

Finalement, encadrés à nouveau par une quarantaine de policiers, dix fourgons et sous la menace d’une autopompe, les manifestants sont reconduits à la « frontière » de la commune. On comprend, dès lors, ce que signifie physiquement « canaliser » : c’est un véritable transit intestinal, un couloir fécal qui est mis en place par les forces de l’ordre pour épurer le « corps » social ixellois avec, peut-être, l’espoir secret de rejeter le « corps » étranger dans le canal de Molenbeek, ces douves de Bruxelles. Il est 19h. L’ordre règne. Dormez, bonnes gens !

Quel bilan peut-on tirer de cette folle journée ? Tout d’abord, sur le plan financier, le constat d’une insupportable débauche de moyens engagés pour le « maintien de l’ordre » en période de crise économique. Ensuite le paradoxe d’une publicité faite par le pouvoir municipal au bénéfice de la manifestation : de nombreux passants auxquels des tracts étaient distribués, s’y sont intéressés parce qu’elle était présentée comme dangereuse (nous sommes à l’heure de la téléréalité), ce qu’à l’évidence, elle n’était pas. Enfin et surtout, par effet boomerang, la légitimation des revendications des « indignés » qui se trouvent, plus que jamais, confortés dans leur analyse d’un pouvoir crispé et répressif et d’une société malade qui a besoin d’un traitement de choc véritablement démocratique pour se réveiller de sa torpeur.

Le monde est plongé dans les ténèbres. Même dans les ténèbres, dit-on, la lumière brille. Trop souvent celle de l’enfer du lendemain. J’ai dit, compagnons.

Jean-Michel DUFAYS
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

12 juin 2011

[1] Interrogé par une journaliste de l’agence Belga, un policier a affirmé que sur la place Flagey, les manifestants étaient au nombre de trois cents, chiffre assurément exagéré à mes yeux. Si la police donne pour une fois des chiffres supérieurs à la réalité, c’est sans aucun doute pour justifier sa forte mobilisation.

« Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté » [1]

Quelles sont les motivations avancées par le collège de direction de la Haute Ecole Spaak de Bruxelles pour justifier la promotion de ses membres aux fonctions de chefs de travaux au début de leur éventuel second mandat ?

Premièrement « la charge de travail, le nombre d’heures de prestation et les responsabilités ». Deuxièmement : « l’investissement d’un directeur de catégorie vis-à-vis de la Haute Ecole ne s’arrête pas seulement à son mandat (il a souvent existé avant son élection) et on peut raisonnablement présumer qu’il continuera à s’investir pour sa Haute Ecole après la fin de son mandat ». Troisièmement : « ce que perçoit un directeur de catégorie consiste en une allocation ajoutée au traitement de base ; cette allocation lui est d’ailleurs retirée en cas de maladie de plus de neuf jours ouvrables ». Quatrièmement : « il est de plus en plus difficile de trouver des candidats à une fonction de direction, quelle que soit la Haute Ecole, au vu des conditions de travail et des conditions financières ; pour motiver les candidatures à ce genre de fonction, il convient de fixer des perspectives de carrière ». Cinquièmement, « dans le cas où un membre du personnel enseignant occupant une fonction de rang 1 est élu à une fonction de direction et y donne satisfaction, il serait bon de le promouvoir à une fonction de rang 2 plus en relation avec le traitement qu’il perçoit, afin de lui permettre d’acquérir de façon durable les avantages statutaires liés à cette fonction » [2].

Sans commentaire. Souvenons-nous : peu de temps après l’élection présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy faisait voter par une majorité à ses bottes le redoublement de son traitement sur la base d’un argumentaire inutile.

En lisant les attendus du collège de direction, on croirait entendre un lointain écho de la justification de la trifonctionnalité par Adalbéron de Laon au XIe siècle, cette idéologie qui a permis de légitimer les sociétés d’ordres jusqu’à la Révolution française.

Assez de violence de fait (réelle ou symbolique) contre les travailleurs. N’ayant aucun espoir d’une quelconque augmentation barémique, ils n’ont plus qu’à lever le pied. Que des puissants s’octroient des privilèges, quoi de plus habituel. En revanche, ce qui est plus inquiétant, c’est qu’aux côtés du collège de direction au grand complet [3] figuraient, lors du conseil d’administration du 29 octobre 2010, quatre syndicalistes [4]. Sur les treize membres présents, on compta deux abstentions contre onze votes positifs. Aucun refus donc. Peut-on encore parler, dans un tel contexte, d’organisations « représentatives » des travailleurs dignes de ce nom [5] ?

En haut lieu, on nous affirme que si l’on ne licencie pas nos camarades, la hot Ecole sera mise sous tutelle [6] : il faudrait donc être « raisonnable » et voter dans le « bon » sens au conseil d’administration de mars 2011 pour éviter la perte de « notre » autonomie. Ce raisonnement pervers ne relève-t-il pas du chantage ? Parallèlement, un directeur nous annonce qu’en toute hypothèse, au lendemain des élections, le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche ne choisira pas, parmi les nominés, celui des papabili qui refuserait les fusions avec d’autres établissements même s’il recueille le plus grand nombre de suffrages. Dans ces conditions, pourquoi encore participer à la farce électorale si les jeux sont déjà faits ? Les tauliers nous prendraient-ils pour des naïfs ? D’ailleurs – ne l’oublions quand même pas – le ministre lui-même n’a pas été choisi par le parlement mais a bien été désigné par le président de son parti. Quelle imposture qu’une telle démocratie [7] !

Face au progrès constant de la « démocrature », les travailleurs n’ont pas d’autre alternative que de boycotter le scrutin et de prendre en mains leur destin. Liberté et égalité. Ni dieu ni maître, pour l’autogestion.

J’ai dit, Compagnons.

Jean-Michel Dufays
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

9-mars-2011

[1] La vérité, chanson de Guy Béart.

[2] Procès verbal du conseil d’administration de la Haute Ecole Spaak du 29 octobre 2010, p. 11-13, point 7 : « Promotion des directeurs de la H. E. Spaak ». Accessible sur l’Intranet de l’établissement.

[3] F. Debast, D. Gilbert, J. Lebegge, Ph. Meeus, Y. Robaey et S. Vanden Borre.

[4] E. Boonen et M. Hamdani pour la Centrale Générale des Services Publics (CGSP), F. Lefevre et B. Stoffen pour la Confédération des Syndicats Chrétiens (CSC).

[5] Il est significatif que la représentante du personnel de maîtrise « demande à la C.G.S.P. de porter aussi une attention particulière aux ouvriers et à leur statut » (et donc de ne pas s’intéresser qu’aux professeurs). (P. V. du conseil d’administration du 29 octobre 2010, p. 2).

[6] Le 28 février dernier, le « plan social » de la Haute Ecole Spaak a été le sujet d’une émission très écoutée sur Radio Air Libre, en présence de plusieurs intervenants.

[7] Luciano Canfora, Critica della retorica democratica, Rome-Bari, Ed. Laterza, 2002 (trad. fr. L’imposture démocratique. Du procès de Socrate à l’élection de G. W. Bush, Paris, Ed. Flammarion, 2003) et Pierre Rosanvallon, La contre- démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Ed. du Seuil, 2006 (coll. Points-essais).

Licenciements dans une Haute Ecole belge : ils ont osé

Fausse naïveté, prétextes fallacieux, manipulation des foules. Quand le pouvoir n’utilise pas la répression, il joue de la séduction, use et abuse de la ruse. Expédients vieux comme le monde, surtout à la veille d’élections.

Situation emblématique que le licenciement de travailleurs dans un établissement public d’enseignement. Sans état d’âme, le collège de direction de la Haute Ecole Spaak sacrifie sur l’autel de la vertu Nicole (entretien), Vincent (tâches administratives), Christian (informatique) et Benoît (coaching des étudiants sportifs), saisonniers ou mouchoirs en papier que l’on jette après usage. L’ancienneté de service n’a même pas été respectée. En pleine crise économique provoquée par la grande bourgeoisie, quelle chance ont-ils de retrouver rapidement un emploi ? Aucune. L’effroi suivi de l’incompréhension et de la désespérance. Catastrophes personnelles et familiales les attendent : drames financiers, sociaux et psychiques. Celles et ceux d’entre nous qui ont connu le chômage savent le traumatisme de cette descente aux enfers. Sans nul doute, les conditions quotidiennes de vie à l’école se dégraderont pour nos autres collègues qui subiront, suite à leur départ, une surcharge de travail [1].

Quelle inconséquence, dans le cadre d’une enveloppe fermée dont le montant est fixé par le ministère, que d’avoir promu chefs de travaux [2] une cinquantaine de maîtres-assistants ? Comment, dans une telle conjoncture, les directeurs de catégorie ont-ils osé s’octroyer des parachutes dorés en fin de mandat [3]. Agissaient-ils pour le bien commun ? Non, bien sûr. Pour leur propre compte. Et l’intérêt général dans tout cela dont ils se vantent sans cesse d’être les garants ? Quelle indécence ! Quelle honte ! Jusqu’à présent, on pensait que seuls les prédateurs patentés, à savoir les patrons des grosses entreprises privées, s’autorisaient de telles pratiques. Eh bien, non. Nous nous sommes trompés. On nous a trompés. On nous insulte. Universelles équations : pouvoir et argent, dépendance et misère. Popolo grasso, popolo povero. D’un côté des nantis qui cherchent à renforcer leur position financière et institutionnelle avant une fusion programmée, de l’autre des prolétaires jetés à la rue, les yeux rouges de pleurs et de rage. A l’arrogance des uns répond dès aujourd’hui la haine des autres. Pour celles et ceux qui restent, c’est la peur au ventre en attendant la prochaine vague de licenciements déjà annoncée (encore huit camarades ?).

Le contrat social est rompu et la mobilisation des travailleurs s’impose. L’introduction de privilèges et l’exclusion traduisent le délitement de l’esprit des lois célébré au début d’une ère qui se proclamait nouvelle. Elles dissolvent le pacte « familial » sur lequel se fonde le discours paternaliste de la direction. Ne lui conseillerait-on pas de lire Totem et tabou ? Naguère deux philosophes allemands usèrent d’une expression, tombée aujourd’hui en désuétude et pourtant tellement juste, pour qualifier les rapports entre groupes sociaux dont les intérêts sont opposés : la lutte des classes. Ce sont les conditions objectives de notre existence et notre place dans le processus de production qui déterminent notre conscience morale. En 1983, Annie Ernaux écrivait dans son roman La Place : « J’ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l’autre n’est qu’un décor » [4]. Pour nous donner bonne conscience, ne nous contentons pas, dans la meilleure des hypothèses, d’explications savantes qui menacent l’ordre des mots plus que celui des choses. Ne collons pas au système [5]. Nous, les « intellectuels » nommés qui, cent ans ou presque après la suppression de la voix supplémentaire réservée aux capacitaires, bénéficient seuls du droit de vote aux élections du 24 mars, hurlons notre colère et affirmons avec éclat, par des actions concrètes [6], notre solidarité avec les prolétaires licenciés, sans-grades souvent anonymes, parfois prénommés, rarement nommés.

Le glas sonne. Mais voici que le cortège funèbre se mue en une foule armée de piques et de rires sardoniques. Et voilà les drapeaux rouges et noirs qui flottent dans le vent. Un bataillon de travailleurs est en ordre de marche. « C’est pour toutes les existences en même temps que l’esclave se dresse, lorsqu’il juge que, par tel ordre, quelque chose en lui est nié qui ne lui appartient pas seulement » [7]. Avec nos malheureux camarades, devenons sujets de l’événement [8] comme nos sœurs et nos frères du sud de la Méditerranée nous y invitent tous les jours d’une manière exemplaire. A l’instar des jeunes Grecs en décembre 2008, crions « Antarsya ! ». Révoltons-nous contre l’injustice. Et ne donnons pas raison, une fois encore, à Etienne de La Boétie qui, au XVIe siècle, écrivait que c’est le peuple qui volontairement « s’asservit » et « consent à son mal » [9]. Comme le clame l’hymne des travailleurs, méfions-nous des sauveurs suprêmes et sauvons-nous nous-mêmes. Lors des prochaines élections, licencions définitivement le collège de direction avant qu’il ne nous donne notre congé pour l’éternité. 80.602 euros [10] ou un C.4 [11] ? Réfléchissons un instant à nos actes : leur avenir est entre nos mains. Ni dieu ni maître, pour l’autogestion.

J’ai dit Compagnons.

Jean-Michel Dufays
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

2 mars 2011

[1] Annick, Angela, Cristina, Patrick, David, Michaël, Isabelle, Aurore, Hafida, Aurélie, Sylvie, Alain…

[2] 3/10èmes de charge complète.

[3] 10/10èmes comme chefs de travaux ou chargés de cours. Coût moyen brut pondéré annuel en 2010 pour les chargés de cours et les chefs de travaux : 72.413 euros. A titre de comparaison, les maîtres assistants nommés dans l’enseignement supérieur de type court coûtent 58.019 euros et le personnel administratif 35.981 euros (Moniteur belge, 27 janvier 2010, p. 3481).

[4] Paris, éd. Gallimard, p. 96

[5] Czesław Miłosz, La pensée captive. Essai sur les logocraties populaires, trad. fr. Paris, éd. Gallimard, 1953 ; ici Folio/Essais, 1988, p. 27

[6] Arrêts de travail, boycott de réunions dites « obligatoires », blocage du conseil d’administration, affichage de motions, publicité de pétitions, distribution de tracts, envoi de courriels tous azimuts, manifestations spectaculaires dans la rue, menaces d’exclusion des syndicats des affiliés félons, lettres aux députés de l’opposition parlementaire, communiqués aux agences de presse, articles dans les journaux, entretiens sur les chaînes régionales de radio et de télévision,…

[7] Albert Camus, L’homme révolté, Paris, éd. Gallimard, 1951 ; ici rééd. Folio/essais, 1989, p. 30

[8] Cf. l’interview de Jean-Paul Sartre par Yvon Toussaint le 26 janvier 1971 ; ici Le Soir, mercredi 5 août 2009, p. 20

[9] « Discours sur la servitude volontaire » (Middlebourg, 1578), dans Œuvres politiques, Ed. par François Hincker, Paris, Ed. Sociales, 1971, p. 46

[10] Coût moyen brut pondéré annuel, en 2010, pour un directeur de catégorie ou un directeur-président d’une Haute Ecole de la Communauté française de Belgique (Moniteur belge, 27 janvier 2010, p. 3481). Précisons qu’il ne s’agit que d’un coût moyen antérieur aux augmentations de traitements de décembre 2010.

[11] C’est-à-dire quand même 72.413 euros comme chargé de cours ou chef de travaux à temps complet, bien plus que les maigres allocations de chômage que « recevront » pour survivre la dizaine de nos collègues qui devraient se trouver sur le tapis d’ici peu.

« Farces et attrapes ». Les pièges de l’idéologie dominante et de la collaboration de classe

La grande bourgeoisie, par l’intermédiaire des organes étatiques à sa solde, profite des crises du capitalisme pour domestiquer l’animal humain « à qui l’on rappelle tous les jours que ses intérêts coïncident avec ceux de la grande finance mondiale » [1]. Faisant feu de tout bois pour drainer des capitaux, sa propagande fait appel, depuis des lustres, à un petit actionnariat que l’on convainc de se prémunir contre une possible disparition du système de pension par répartition. L’instinct de survie de l’espèce et la longévité présente de l’homme ont de cette manière donné un coup de fouet au capitalisme. Les classes dites « moyennes » – en fait la petite bourgeoisie- souscrivent donc des assurances-vie et placent leur épargne dans des fonds d’investissement alors que, dans les assemblées générales de sociétés, elles n’ont aucun moyen de décider l’usage de ces placements. Mais le souhaitent-elles vraiment ? Si oui, il ne faut pas s’illusionner sur la nature de leur « révolte ». Le gros des troupes de ces petits actionnaires constitue la litière des partis de la droite extrême ou non (en Belgique, le Parti Populaire, la NVA, le MR, etc.).

Nettoyer les écuries d’Augias et rendre le capitalisme plus performant, telle est l’opportunité à saisir en période de crise économique. « On » a « octroyé » à la Grèce et à l’Irlande de colossaux montants pour résorber leur endettement et éviter l’effondrement, par ricochet, de la zone euro. Alors que l’ « on » prête à un taux de 3,3% à la France et de 3% à l’Allemagne, étant donné le « risque encouru », l’Irlande se voit imposer un taux de 9,5% et la Grèce de 11%. Les sacrifices demandés aux populations ne serviront en fait qu’à payer l’augmentation du loyer de l’argent et, en aucun cas, à rembourser la dette de leur Etat. Outre les aides publiques qu’elles ont reçues rapidement dans le dernier trimestre de 2008, les banques bénéficient donc d’une nouvelle rente garantie par les institutions européennes et internationales. Le 10 décembre 2010, nouveau scandale. Grâce à des avocats d’affaires « très honorés », la Cour d’appel de Bruxelles, dans l’affaire KB Lux, a déchargé le banquier et ses clients des accusations de fraude massive au motif d’irrecevabilité des preuves avancées. Au XVIIe siècle déjà, La Fontaine dénonçait la justice de classe. Au Royaume-Uni, le gouvernement libéral-conservateur veut réduire d’un demi-million le nombre des fonctionnaires et tripler d’ici 2012 les droits d’inscription à l’université. Voilà comment la bourgeoisie procède au resserrement de ses rangs. Quant à l’Espagne, fin 2010, elle a renoué avec le franquisme en rendant compétents les tribunaux militaires pour juger les aiguilleurs du ciel qui faisaient la grève. Le prédateurs de tout poil n’ont rien à craindre en période de crise économique : l’ordre social, confondu avec l’ordre public, n’est pas menacé. Au contraire, on le renforce.

Tant que les travailleurs du monde entier n’auront pas compris les liens objectifs qui les unissent, tant qu’une véritable conscience de classe ne se sera pas fait jour, l’exploitation et la domination continueront. Mais il y a plus ! Plus de deux siècles après Etienne de La Boétie, Emmanuel Kant rappelait encore qu’il fallait batailler contre ce fléau universel : la servitude volontaire. « On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Il est si commode d’être sous tutelle » [2]. Qu’en est-il aujourd’hui ? Il s’agit de batailler encore et toujours, et d’abord contre l’apathie distillée par les médias aux mains des puissants (Silvio Berlusconi et consorts).

Je l’ai déjà écrit ailleurs : tout « change » apparemment très vite pour que rien ne change. Ce paradoxe tient au fonctionnement des sociétés qui vise à l’homéostase résultant de ce besoin de permanence, d’immobilisme qui désactive les tensions sociales. Pour donner le change justement, l’idéologie dominante entretient la légende de l’accélération de l’histoire et de la mondialisation récente qui ne sont que des leurres, des joujoux destinés à nous injecter, à doses constantes, la vision du monde des dominants. Si indéniablement les réseaux se sont multipliés, donnant une illusion de complexification de l’organisation sociale ( Claude Levi-Strauss, entre autres, a montré que les sociétés dite primitives, si elles sont codifiées, n’en sont pas moins très complexes), il n’y a pas eu, lors du changement d’échelle de ces dernières décennies, de métamorphose qualitative dans la société car les mutations réelles mais non essentielles du système capitaliste n’ont pas transformé sa nature prédatrice ni induit une modification structurelle des rapports de production. Derrière leur relookage, les hiérarchies sont plus présentes que jamais.

Le premier problème de l’Etat est d’assurer l’ordre et la productivité dans ses entreprises. Dès le plus jeune âge, l’école enseigne nécessairement la « paix sociale » et le « civisme », c’est-à-dire d’abord le respect de la propriété des biens et des personnes. Les professeurs sont tenus à la « neutralité » ; la fonction idéologique de cette dernière est évidente. Mais il y a embarras pour certaines autorités politiques quand l’Eglise ne remplit plus sa mission de temporisation et de gardienne des bonnes mœurs. En 1996, une ministre socialiste n’a pas hésité à supprimer 3000 postes dans l’enseignement alors que les prêtres pédophiles qui bénéficiaient, comme de véritables fonctionnaires, de subventions traitements (les cultes dépendent du ministère de la justice), n’ont, jusqu’à présent, pas dû rendre leurs prébendes.

L’Etat organise le dressage des individus à l’école et le contrôle permanent de la force de travail par un système d’experts et de bureaucrates (agences privées d’évaluation de la qualité). Classiquement, les chefs mobilisent leur personnel contre de faux ennemis : les « autres » établissements scolaires qui recrutent « mieux » apparaissent dès lors comme des ennemis naturels surtout lorsque des fusions menacent l’emploi ; ils se substituent ainsi à l’ennemi de classe présenté comme un ami : la direction fait part de ses préoccupations sociales, voire de sa connivence (réelle) avec les syndicats. Traditionnellement, la classe dirigeante fonde son pouvoir sur les divisions qui séparent les travailleurs. Dans une Haute Ecole, on peut ainsi bloquer les salaires d’une catégorie de travailleurs (les « professeurs invités »), réduire le temps de travail d’une autre (les « doctorants » terminant leur thèse), voire combiner ce dernier cas de figure avec une augmentation de traitement (les « chefs de travaux »).

Lorsque les divisions anciennes faiblissent, les représentants de la classe dominante cherchent à rendre fou pour garder le pouvoir ; précisément : transformer les contradictions entre les travailleurs en conflits antagoniques afin de faire oublier la lutte existentielle et pluriséculaire entre la poignée au pouvoir et les sujets en révolte. Pourquoi le président d’une Haute Ecole exige-t-il de vérifier le journal de classe de certains professeurs et pas d’autres ? Pourquoi les rapports disciplinaires sont-ils rédigés par le même président pour certains et pas pour d’autres qui commettent pourtant des faits graves ? La loi du plus fort ? Serait-ce le statut de certains qui les protège ? Leur couleur politique, voire philosophique ? L’établissement, par la voix de ces autorités, peut-il avaliser un faux produit par deux de ses agents et ne pas encourir de peine sur le plan judiciaire ? Au XIXe siècle, les patrons, devant les tribunaux, étaient crus sur parole alors que les ouvriers devaient faire la preuve de leurs accusations [3]. Là encore et très évidemment, il s’agissait d’une justice de classe. Ou tu te tais, ou tu chantes en solo, ou tu t’écrases, ou on t’écrase. En tout cas, les menaces répétées de blâme et de convocation devant la direction nous renvoient – hélas ! – à des temps que l’on aurait pu espérer évanouis.

Depuis la fin du siècle dernier, les directeurs d’une école supérieure du Brabant Wallon racontent – pour s’en démarquer ? – qu’un de leurs prédécesseurs était salazariste. Or celui-là même, dans l’Histoire de « son » école, fait l’apologie de son propre prédécesseur présenté, dans un ouvrage récent de Raoul Vaneigem [4], comme un petit fasciste. Quel fil rouge relie les directions de cette école publique dans le dernier tiers du siècle passé et les trois ecclésiastiques qui l’ont successivement dirigée au XIXe siècle ? Un secret de famille ?

Depuis 1945, l’Etat belge s’est chargé de régler et diriger les mécanismes de collaboration de classe. Jadis on étouffait le silence du personnel. Maintenant le management moderne cherche à faire parler les travailleurs dans des groupes ad hoc (catharsis carcérale). Dans cette tâche, il est soutenu par les syndicats. Or quels sont les piliers du syndicalisme institutionnel, seul « reconnu » ? Tout d’abord, le réformisme : quand naissent des sections syndicales dans une entreprise privée ou publique, on les subordonne bureaucratiquement à l’appareil. Car pour maintenir leur position de classe dominante, les patrons ont besoin d’une police syndicale qui participe directement au maintien idéologique, politique et militaire de l’ordre d’en bas. Il y a ensuite et surtout le légalisme qui permet les « accords » entre les « partenaires » sociaux. Car l’appareil de délégation syndicale n’est plus seulement un paravent de la dictature patronale, il en devient de plus en plus fréquemment un avant-poste lorsque les directions syndicales tentent d’organiser la chasse aux travailleurs « provocateurs ». Face aux comités de lutte extra-syndicaux, comme la Coordination des Travailleurs de l’Enseignement, les élections « légales » pour les conseils d’administration ou les directions dans les Hautes Ecoles essaient vainement de rétablir l’unité d’un monde sans unité quand elles ne sont plus que le point d’honneur « démocratique » d’un système répressif. D’un point de vue tactique, les élections ne sont que l’occasion d’imposer une trêve sociale et de sélectionner un encadrement des défenseurs de l’ordre. En effet, dans le cadre de l’autonomie des Hautes Ecoles, les conseils d’administration sont manifestement l’alibi derrière lequel s’exerce la dictature patronale plus masquée mais non moins absolue qu’à l’époque de la centralisation jacobine antérieure à 1996, et les délégations syndicales, en participant à ce théâtre parlementaire, ont poursuivi leur mutation séculaire, apprenant à parler deux langages, celui de l’accord avec les représentants patronaux et, avec les travailleurs, celui d’une guerre dont il ne reste que les mots. Simultanément pour le pouvoir (on n’oserait dire de concert), il s’est agi d’exaspérer les contradictions au sein du monde du travail, de cultiver la cécité et l’égoïsme afin de dissoudre les masses en les isolant dans l’isoloir des majorités silencieuses et de casser toute prise de conscience de classe.

Face à une classe dominante qui s’appuie essentiellement sur la force et la tromperie se dresse une démocratie « non représentative » et anti-hiérarchique, directe et irrespectueuse. Le cinquantième anniversaire de la grande grève de l’hiver de 1960-61 nous rappelle, avec la grande figure d’André Renard, le caractère inopérant du juridisme syndical [5]. En Chine, ce sont les jeunes qui l’an dernier se sont mobilisés contre la Foxconn, une entreprise sur le site de laquelle travaillent 300 000 employés et ouvriers. Les trois-quarts d’entre eux ont moins de trente ans. Face aux cadences infernales et aux pressions du patronat, le nombre de suicides atteignait, comme chez France Télécom, des sommets alarmants. Les vieux, habitués à la servitude volontaire, n’ont pas osé bouger mais les jeunes ont obtenu une augmentation de 20% de leur salaire. Parallèlement, la direction a placé cyniquement, autour des bâtiments et à hauteur des premiers étages, des filets pour éviter que les nombreuses défenestrations n’ensanglantent le sol. Ces filets nous instruisent davantage sur l’instinct prédateur du patronat que sur son souci de protéger une main d’œuvre abondante.

Il est donc temps de passer à l’action directe comme la Coordination des Travailleurs de l’Enseignement l’a préconisé, entre autres, à la Haute Ecole Spaak, en organisant, dans un premier temps, des arrêts de travail pour manifester l’indignation des enseignants face aux erreurs de gestion de la direction qui ont conduit aux régressions sociales que l’on connaît. Cette lutte doit mener les travailleurs à prendre collectivement le pouvoir pour gérer eux-mêmes leur établissement et à pendre les aristocrates à la lanterne. Un questionnaire destiné à « évaluer la qualité » de la hiérarchie, des Catégories au Ministère en passant par le Siège social de Bruxelles, n’attend qu’à être établi, distribué, rempli et analysé. Rappelons qu’en 2011, le personnel administratif et ouvrier, véritable Tiers Etat des temps modernes, ne pourra participer au choix de la nouvelle direction. Vous avez dit « démocratie » ? Ce n’en sont que des miettes que l’on jette aux pigeons. Boycottons ces élections.

Dans le quartier du Congrès à Bruxelles, à quelques dizaines de mètres de distance, sont situés le Parlement de la Communauté française, le bâtiment de la Centrale Générale des Services Publics et le siège social de la Haute Ecole Spaak. La géographie urbaine n’est-elle pas porteuse de sens et ne faudrait-il pas étendre le domaine de la lutte et réduire d’autant le périmètre de l’îlot sacré ? Lors des prochaines manifestations, qui sera encerclé, les agents et les relais de la classe dominante ou les travailleurs dans leur établissement ?

Rendra-t-on assez hommage aux petites gens qui, aux côtés de la bourgeoisie des Lumières, ont préparé la Révolution française ? Au milieu du XVIIIe siècle, le seigneur de Sprimont, dans l’actuelle province de Liège, faisait assassiner un notaire parce qu’il défendait les gens de son village contre l’exploitation et l’injustice du maître des lieux [6]. Quarante ans plus tard, c’était la nuit du 4 août 1789 et les droits seigneuriaux étaient abolis en France. Si cet homme n’avait pas eu de fils, l’auteur de ces lignes n’écrirait pas aujourd’hui. Il s’appelait Mathieu Dufays.

En matière de bonne conscience, les gentils parleront d’atavisme petit-bourgeois, les méchants, plus sévèrement et comme Emile Zola, d’hérédité-dégénérescence et – qui sait ? – de frustration. A chacun de juger.

Ni dieu ni maître. J’ai dit, Compagnons.

Jean-Michel Dufays
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

15 janvier 2011

[1] Alain BADIOU, « Les mathématiques sont la seule discipline capable d’expliquer l’Etre », dans Le Point Références. L’âme russe, n° 5, janvier-février 2011, p. 121

[2] Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Paris, Flammarion, 1991, p. 43

[3] Code civil, 1804, art. 1781

[4] « Entre le deuil du monde et la joie de vivre ». Les situationnistes et la situation des comportements, Paris, Gallimard, 2008, p. 199

[5] Changer la société sans prendre le pouvoir. Syndicalisme d’action directe et renardisme en Belgique (dir. Mateo ALALUF), Bruxelles, Labor, 2005, et le film de Thierry MICHEL, Hiver 60. Chronique de la grande grève (1982), rééd. Liège, Films de la Passerelle, 2010, DVD couleurs, 90 min.

[6] Georges LAPORT, Contes et légendes du Pays d’Ourthe-Amblève et des environs, Grivegnée, Noir Dessin

Haute Ecole Paul-Henri Spaak : quand on confond le symptôme et la maladie

Après plusieurs arrêts de travail du personnel, le collège de direction de la Haute Ecole Spaak refuse toujours de rendre compte de sa « gouvernance » pendant les cinq dernières années devant l’assemblée des travailleurs.

Dans une lueur crépusculaire où les teintes rougeâtres du ciel annoncent la fin d’une époque mais aussi la révolution à venir, l’air devient électrique et la tension monte :

  • La direction n’a pas voulu assumer la responsabilité d’un accident corporel provoqué par des travaux dans l’établissement.
  • Un délégué syndical a été menacé de la saisie de ses biens par un huissier.
  • Le personnel attend dans l’angoisse la suppression des doubles emplois lorsque la fusion avec la Haute Ecole de Bruxelles sera achevée. Parallèlement, au lieu de bétonner immédiatement l’emploi, le conseil d’administration attend, quant à lui, on ne sait pour quelle raison, de proposer plusieurs de ses agents à la nomination. Pourquoi jouer avec les nerfs des travailleurs ? On sait que les tensions entre ceux qui se trompent d’ennemis, ont toujours eu pour conséquence – sinon comme fin – d’éviter la lutte des classes.
  • Des élections aux postes de directeurs et de président vont être organisées en mai prochain, quelques mois avant la fusion. Pour pérenniser ces postes une fois la fusion réalisée ? Il y a peu de chance que la même opération soit permise pour les « petits ».
  • Comme par hasard, c’est moins d’un an avant la fusion annoncée que l’on demande aux enseignants de repenser leurs grilles de cours. Ne les charge-t-on pas de mettre au point leur propre plan social ?
  • Les « cercles de qualité » organisés entre la direction et les étudiants ne vont-ils pas permettre, par la bande, de contrôler les travailleurs et installer un climat de stress et de délation ?
  • Les avis pédagogiques rédigés voici plus de six mois par les étudiants n’ont toujours pas été remis aux professeurs. N’autorisent-ils pas eux aussi la direction à surveiller la pratique de ses employés, en détournant ces mêmes avis de leur mission première ?
  • Pourquoi la Haute Ecole a-t-elle signé des accords de partenariat pour les stages des étudiants avec des écoles dont le projet pédagogique est défini par le haut clergé ?
  • Des commissions d’entretien destinées à l’embauche sont biaisées dès le départ, car des candidats brillants et expérimentés qui pourraient porter de l’ombre à leurs collègues potentiels sont impitoyablement éliminés. Ce sont trop souvent des candidats ternes, formatables, couleur de muraille, qui sont retenus.
  • Ceux que l’on appelle, à juste titre, les « partenaires » sociaux (et pourquoi pas « sexuels » ?) portent une lourde responsabilité dans la dégradation de l’emploi. On n’évoquera pas ici bien sûr les syndicats qui défendent la concorde des classes (CGSLB et CSC) mais il y a lieu de s’inquiéter des règlements de comptes entre les différentes factions du syndicat majoritaire (CGSP) qui s’intéresse si peu au sort des travailleurs. Ce même syndicat qui participe à la farce du pouvoir en désignant pour la troisième fois en moins de six mois ses représentants au conseil d’administration au lieu de s’opposer fermement à la cogestion qui vise à rendre caduque toute forme de lutte de classes : il renonce ainsi à son rôle de contrôle ouvrier qui est sa mission première.

Quand je vois nos étudiants insouciants dans les couloirs de mon département, je ne puis m’empêcher de penser aux cuisines de Versailles ou à l’orchestre du Titanic avant la catastrophe. Devons-nous pour autant être brûlés par le soleil noir de la désespérance ?

Depuis trois ans, les conflits se multiplient entre les professeurs, entre les secrétaires, entre les ouvriers, entre les techniciens et … entre ou avec les directeurs. Une école malade ? Ou Chicago dans les années 20 ?

Pour comprendre la situation présente, il serait trop simple d’en imputer uniquement la responsabilité à des caractères forts ou à un nouveau mode de gestion de la direction. D’un point de vue systémique, il faut d’abord en chercher les causes dans le passé refoulé (et parfois fascisant) d’institutions qui, un jour de 1996, ont fusionné une première fois. Mais surtout ces conflits sont autant de symptômes d’un système rongé depuis des lustres par un cancer pernicieux. Car l’école amplifie le mal qui sourd dans nos veines. Le Moloch capitaliste à la sauce « bolognaise », qui pousse à la compétition (c’est-à-dire à la guerre de tous contre tous), a faim de concentrations absurdes d’hommes qui doivent travailler de manière toujours plus « rationnelle », donc plus inhumaine (ce sont les fameuses « économies d’échelle ») et qui finissent, au nom de la rentabilité, par se suicider en nombre dans certaines entreprises.

Si nous luttons aujourd’hui contre le pouvoir, c’est pour travailler demain autrement. Sans domination, sans exploitation, sans aliénation. Le Léviathan est un modèle barbare, il broie tout.

Le calme avant la tempête. Demain, lorsqu’il sera formé, le gouvernement belge prendra des mesures drastiques en matière de finances publiques, de pensions, de salaires. Lorsque la nouvelle constitution du pays redéfinissant les compétences et les ressources des entités fédérées sera votée, la Communauté française licenciera massivement. On le sait. Voyez par ailleurs, ce qui se passe chez nos voisins. L’injustice sera alors patente (souvenons-nous des aides accordées aux banques et des cadeaux donnés aux entreprises). Les travailleurs descendront dans la rue. Massivement ? Oui, s’ils aspirent à la dignité d’hommes. Malheur alors aux corrompus, aux opportunistes, aux puissants, aux prédateurs. Sinon la chape de plomb retombera et le fascisme ordinaire, avec ses chefs arrogants et ses petits chefs minables continuera à polluer l’atmosphère.

Levons-nous, compagnons et camarades ! Il n’est jamais trop tard pour prendre en main son destin en s’appropriant son outil de travail et en gérant soi-même son école.

N’espérons rien d’en haut et agissons contre le système ici et maintenant. De durs combats nous attendent dans la prochaine décennie. Prêts à la bataille ?

Jean-Michel DUFAYS
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

28 novembre 2010

Classe contre classe dans l’enseignement supérieur !

Qui oserait dire que l’école échappe aux rapports de production du monde contemporain ?

La Haute Ecole P-H Spaak (Bruxelles et Nivelles) est, à cet égard, un exemple parmi beaucoup d’autres :

  • des directeurs dont le coût brut pour chacun s’élève à 80.000 € par an à charge de la Communauté française, alors qu’une secrétaire ne coûte que 36.000 €,
  • des directeurs qui s’octroient des parachutes dorés pour la période qui suit la fin de leur mandat,
  • des directeurs qui, en aucun cas, ne rateraient une réunion du syndicat « socialiste » – pour occuper et contrôler tout l’espace décisionnel ou par carriérisme ? – mais qui se garderaient bien d’y dévoiler aucune des décisions prises en haut lieu,
  • un délégué syndical trop remuant victime d’une mesure de discrimination à l’emploi,
  • un personnel administratif et ouvrier qui n’a pas le droit de participer aux élections de la direction,
  • des promotions en nombre pour les anciens enseignants (« chefs de travaux », pour qu’ils se taisent ?) alors que, « par mesure d’économie », on dégrade les nouveaux collègues (« professeurs invités ») parce qu’on sait qu’ils se tairont et qu’on suppute que les autres ne bougeront pas,
  • un établissement où les étudiants qui appartiennent majoritairement aux couches populaires versent annuellement un forfait de 50 euros pour leurs cours polycopiés et se demandent si l’argent non utilisé servira à combler le déficit d’une Haute Ecole mal gérée.

Tout simplement un microcosme symptomatique d’une société de classes.

Par conséquent, comme partout, les travailleurs de l’enseignement doivent montrer une ferme détermination dans leur combat contre toutes les formes quotidiennes d’exploitation, de domination, de bureaucratisation et pour la suppression des hiérarchies de fonctions et de salaires.

Autrement dit, ces mêmes travailleurs doivent se battre pour une réelle égalité de tous (ouvriers, administratifs et professeurs) qui passera par l’autogestion.

Comme dans n’importe quelle entreprise du monde capitaliste, c’est bien de lutte de classes dont il s’agit de faire apparaître la nécessité à ceux qui en sont les victimes mais aussi les acteurs.

Lutter, lutter encore et toujours contre l’injustice.

Jean-Michel Dufays
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

31 octobre 2010