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George Orwell, le totalitarisme et la révolution

Thibault Scohier est titulaire d’un master en sciences politiques obtenu à l’Université de Bruxelles. Il est aussi l’auteur d’un travail de fin d’études sur Orwell dont voici les lignes de force.

Jean-Michel Dufays : Pourquoi, au XXIe siècle, avoir rédigé un mémoire sur la pensée de George Orwell ?

Thibault Scohier : Orwell est un auteur qui revient à la mode. Le travail de maisons d’édition comme Ivrea, l’Encyclopédie des Nuisances ou Agone a permis au public francophone d’accéder, à partir du milieu des années 1990, aux œuvres d’Orwell et à un grand nombre d’analyses et d’études sur sa personne et sa pensée. Des intellectuels et des chercheurs se rendent compte aujourd’hui que celui qu’on connaissait avant tout pour l’auteur de 1984, a aussi développé des thèses intéressantes sur le peuple, le commun, la décence et bien sûr le totalitarisme.

La tradition universitaire avait malheureusement eu tendance à isoler Orwell dans le camp des études littéraires anglo-saxonnes, alors que son apport à l’histoire des idées et à la philosophie politique est loin d’être négligeable. Ce mémoire était donc à la fois une manière de défricher le terrain de possibles « études orwelliennes » et, en même temps, de promouvoir une vision des sciences humaines qui ne soient pas cloisonnées entre elles. La compréhension que nous avons du concept de totalitarisme et de son histoire, par exemple, ne peut qu’être nourrie par l’étude de la pensée d’Orwell, notamment dans sa dimension littéraire.

J.-M. D. : Le totalitarisme n’a-t-il pas été instrumentalisé par le projet politique libéral ? Et si oui, pourquoi et comment ?

T. S. : Il est tout à fait juste de dire que le totalitarisme a été utilisé, en particulier dans les années 1970 en France, pour délégitimer le projet de transformation radicale de la société ; et il s’inscrit aujourd’hui parfaitement dans la vulgate d’une « fin de l’histoire », où le libéralisme aurait vaincu toutes les autres alternatives politiques. Pourtant, à l’origine, c’est un concept et un mot politique qu’on ne pouvait pas rattacher à une seule chapelle. Des libéraux mais aussi des républicains, des communistes et toutes sortes de révolutionnaires l’utilisaient pour décrire les régimes fascistes, staliniens et parfois les deux ensemble. Même Hannah Arendt, qui a formalisé le concept dans les années 1950, n’en avait pas fait un outil au service du libéralisme, mais bien une approche très puissante pour comprendre et critiquer les régimes nazi et stalinien.

La définition, informelle et éclatée qu’Orwell en donne, est intéressante parce qu’elle arrive avant la formalisation d’Arendt, et donc l’intégration du totalitarisme dans le flux de la philosophie universitaire. En plus de réunir sous une même catégorie hitlérisme et stalinisme, Orwell articule sa vision du totalitarisme et de sa potentielle apparition dans une société, autour d’une critique de la modernité. Pour lui, c’est la conjonction entre un projet politique de contrôle et de domination plus ancien et l’apparition de nouveaux moyens techniques pour le mettre en place qui permet au totalitarisme de naître ; et, peut-être plus important encore, qui fait que toute société moderne possède un « germe » totalitaire.

Une autre spécificité de son approche est qu’elle prend sa source dans des idéaux révolutionnaires. Orwell participe à la Guerre civile espagnole, au côté des anarchistes, et embrasse alors une certaine vision de la société meilleure qu’il s’agit de construire contre les classes dominantes. Sa critique du totalitarisme, bureaucratie d’État implacable et système de déshumanisation totale, s’appuie donc également sur l’impression que les classes dominantes, mais aussi les versions autoritaires du communisme, aveuglées par le progrès technique et la modernité, ont fait le lit des régimes totalitaires et que seule une révolution à la fois socialiste et humaniste, dans le sens qu’elle préserverait ce qui fait de nous des êtres humains, peut « sauver » les peuples européens.

J.-M. D. : Quel serait, dès lors, l’apport de l’analyse d’Orwell à la compréhension des régimes politiques de notre époque ?

T. S. : Même si le contexte politique, économique et intellectuel a indéniablement changé depuis les années 1930-1940, on ne peut que constater que le « germe » totalitaire qu’Orwell analysait est bel et bien présent dans nos sociétés. C’est évident avec les révélations de Snowden sur la surveillance généralisée et ça l’est encore plus quand on voit un homme comme Donald Trump accéder au poste de président des États-Unis. Or la critique contemporaine des systèmes de contrôle, aussi brillante soit-elle intellectuellement, semble ne pas voir la continuité entre le totalitarisme et la situation actuelle, entre la domination politique massifiée et la société du contrôle fluide. Orwell nous permet de comprendre que c’est dans la modernité et l’idéologie du progrès que se trouve le fondement de la destruction de l’humain et du politique, le nazisme et le stalinisme n’étant qu’une seule manifestation du totalitarisme à un stade bien précis de la modernité.

Cette notion d’humain pourrait nous faire croire qu’Orwell est, avant tout, un penseur conservateur, attaché à une certaine vision de la nature humaine. Ce n’est pas entièrement faux car Orwell était effectivement enraciné dans des mœurs assez rétrogrades, notamment sur la question féministe ou écologiste, mais sa pensée politique ne saurait être réduite à un projet conservateur ou réactionnaire. Elle s’est construite dans la fusion de la Révolution et de la critique anti-moderne. Cela peut sembler contradictoire – peut-être parce la tradition (des révolutionnaires anti-modernes) a été bien plus forte dans le monde anglo-saxon – mais c’est précisément l’originalité et la force d’Orwell de parvenir à remettre en cause les bases du progressisme, défini comme le principe que tout progrès est par essence positif, tout en défendant le droit de vivre dans une autre société, égalitaire et libertaire.

J’aimerais terminer en notant que George Orwell est trop souvent instrumentalisé par des « intellectuels » conservateurs et souverainistes, qui prétendent en faire la figure de proue du combat des « peuples » contre l’Europe libérale et les élites mondialisées. Je pense, par exemple, en France au Comité Orwell où on retrouve Natacha Polony. Dans la lutte entre la réaction et la révolution, entre le fascisme et le socialisme, Orwell avait clairement choisi son camp et c’est lui faire injure que d’utiliser son nom comme une marque de rébellion contre les élites. Je ne crois pas non plus que les révolutionnaires d’aujourd’hui devraient se revendiquer d’Orwell et en faire une figure de leur histoire, mais ils peuvent très clairement s’inspirer de sa pensée pour comprendre et combattre la dimension totalitaire qui existe toujours en germe dans nos sociétés.

La précarité, condition des jeunes travailleurs dans le capitalisme d’aujourd’hui

illustration_precariteM. K. est titulaire d’un Master en sciences politiques et doctorante en sociologie. Elle milite au sein d’Alternative Libertaire.

Jean-Michel Dufays : Quelle est aujourd’hui la spécificité du « marché » de l’emploi pour les jeunes travailleurs par rapport au passé ?

M. K. : Le temps est révolu où un diplôme universitaire garantissait le décrochage d’un emploi stable. Pour un bon nombre de jeunes diplômés, la bataille sur le marché du travail commence par un stage, suivi d’un CDD, puis un job intérim, sans oublier le chômage entre les deux, puis de nouveau un intérim … La galère sur le marché du travail touche tous les niveaux d’éducation et elle n’est pas que passagère. La succession d’emplois temporaires, souvent mal rémunérés, sans perspectives d’embauche, n’est pas une phase de vacillement avant de prendre pied dans le monde du travail, mais caractérise la vie de jeunes travailleurs à travers toutes les professions. L’ère des jeunes travailleurs d’aujourd’hui est celle de la précarité. Partout en Europe, on assiste depuis les années 80 à une hausse des contrats dits « atypiques ». Alors que le salariat-CDI s’était érigé comme modèle de référence du rapport salarial durant les « trente glorieuses », les jeunes d’aujourd’hui sont frappés d’une insécurité structurelle de l’emploi que ne connaissaient pas leurs parents.

Tous ceux qui ont déjà vécu ou vivent cette instabilité permanente connaissent bien ses « effets secondaires » : le stress, l’impossibilité de se projeter dans l’avenir, la peur du vide, de glisser dans la pauvreté… et la pression sur le lieu de travail qui fait accepter tout et n’importe quoi, dans l’espoir d’un nouveau contrat à la clef.

J.-M. D. : Comment rassembler, selon toi, les travailleurs étant donné la multiplicité des statuts ?

M.K. : La précarité pose des questions existentielles à tous les travailleurs concernés. Mais elle pose également des questions existentielles aux mouvements qui croient en un front commun des travailleurs pour obtenir un changement social radical. Comment rassembler lorsque nous sommes tous dispersés dans des contrats divers, des unités de production, soumis à des patrons différents ? La précarité, c’est aussi l’individualisation et l’atomisation des travailleurs.

Le statut des « faux indépendants » en est une belle illustration : dans le secteur de la construction ou de l’agriculture, de plus en plus de personnes sont embauchées en tant qu’indépendantes, alors qu’elles ne travaillent que pour une seule entreprise et que leur réalité quotidienne ne se distingue en rien du « travailleur régulier ». L’employeur se débarrasse ainsi aisément des charges sociales et de toute garantie de revenu pour l’employé, le risque des aléas du marché étant totalement transféré sur le travailleur. Ce statut schizophrène oblige le travailleur à se percevoir comme entrepreneur responsable du succès de son entreprise.

Autre exemple : la généralisation du travail intérimaire ou sous-traité qui dissout le rapport dual salarié-employeur. Dans l’intérim, les salariés sont juridiquement employés par une entreprise de travail temporaire, mais effectuent leur travail sous la tutelle d’une autre boîte tandis que la sous-traitance signifie la délégation par une entreprise d’une partie de son travail à une autre entreprise sous-traitante – qui, elle-même, peut choisir de faire appel à des sous-traitants (sous-traitance en « cascade »). Cette multiple subordination des travailleurs bouscule la conception binaire de l’opposition entre ouvriers et patronat – qui exploite, qui est exploité ?

Les travailleurs qui bossent sous le statut de stagiaire ou intérimaire remettent aussi en question l’identité du travailleur qui se voit déclinée en diverses catégories : entre stables, intérimaires et stagiaires, les travailleurs ne sont pas égaux.

Cette absence d’identité collective conduit alors à une absence de prise en compte d’intérêts communs entre intérimaires et travailleur(euses) fixes avec parfois des réflexes de désolidarisation et de mépris qui se développent entre les travailleurs(euses) qui ont un vrai contrat et les intérimaires.

Enfin, l’insécurité structurelle des précaires implique une mise en concurrence constante des travailleurs. La peur de perdre son emploi et la recherche d’un nouveau étant devenue permanente, les travailleurs sont sans cesse en compétition les uns avec les autres. Combien d’entretiens d’embauche, pendant lesquels il faut espérer la défaite des autres pour soi-même être « sauvé » et dans lesquels il faut prétendre être plus apte que ses concurrents, alors que ces processus de sélection sont, en réalité, fonction de la conjoncture économique.

Ultime difficulté pour cerner les précaires comme groupe homogène sont les diverses identités sociales qui se cachent derrière la précarité : les enfants d’ouvriers sont autant concernés que les personnes issues de l’immigration ou les jeunes diplômés… Comment voir une unité dans ce panorama éclaté de destins individualisés ?

J.-M. D. : Par conséquent, pourrait-on considérer la précarité comme la caractéristique majeure du travail dans la phase actuelle du capitalisme ?

M.K. : La précarité ne se résume pas à un aspect contractuel. Les restructurations d’entreprise, l’internationalisation et la volonté des entreprises de répondre à une rentabilité sur le court terme, ce mode de gestion propre aux entreprises néocapitalistes, est source d’une instabilité générale de l’emploi, un questionnement permanent qui « déstabilise les stables », car un CDI ne protège en rien d’un licenciement. La multiplication d’emplois précaires est un aspect de la flexibilisation de la main d’œuvre ; comprendre ses origines demande une prise en compte de l’ère actuelle du système capitaliste.

Alors que le contexte économique d’après-guerre était favorable aux luttes ouvrières pour l’obtention de concessions de la part des entrepreneurs, la donne a changé avec la crise des années 70, ouvrant la porte aux nouvelles politiques dites « néolibérales » des années 80 : libéralisation, privatisation, dérégulation. Souvent analysée comme un retrait de l’Etat, il faut plutôt voir dans cette évolution, une nouvelle manière de gouverner, notamment à travers une nouvelle régulation du marché du travail. Car l’État ne laisse rien au hasard quand il s’agit de créer les meilleures conditions pour permettre aux entreprises implantées sur son territoire de faire fructifier leur capital grâce à une main-d’œuvre disponible et bon marché. La création de nouveaux contrats, l’assouplissement des conditions de licenciement, cela est l’œuvre d’un état capitaliste, gestionnaire de la précarité de ceux qu’il gouverne.

Face à ces mutations, d’aucuns présagent l’émergence d’une nouvelle classe sociale, le « précariat », concept notamment développé par Robert Castel. Mais s’agit-il vraiment d’un changement qualitatif de la condition de travailleur au point d’y voir une nouvelle classe ? La précarité, n’est-elle pas intimement liée à la condition de travailleur ?

Si la précarité des jeunes correspond à une réelle transformation du rapport salarial, il ne s’agit que d’une déclinaison de ce rapport dans lequel le travailleur dépendra toujours de la volonté d’autrui. L’étymologie du terme en dit long du rapport social de domination qui est à la source de la précarité : « precarius » désigne ce qui est « obtenu par la prière ». N’est-ce pas le propre du travailleur, du « demandeur d’emploi » ? Le travailleur est par définition celui qui vend sa main d’œuvre, sa force de travail sur le marché de l’emploi. Sur ce marché il doit espérer trouver sa place dans un calcul de rentabilité qui se fait à ses dépens. Bien qu’historiquement les luttes ouvrières aient pu acquérir des garanties en matière de sécurité de l’emploi, cela n’était seulement possible que dans un contexte économique bien particulier, et n’a jamais libéré les travailleurs de cette dépendance qui est propre à leur « double liberté » : libres de vendre leur force de travail, mais libres, aussi, de tout moyen de production.

Les jeunes d’aujourd’hui – ouvriers, diplômés, de toutes les nationalités – malgré la diversité de leur situation, sont unis dans la galère qu’est la précarité. Ils doivent prendre conscience que leur situation est intimement liée à la condition de travailleur dans un système capitaliste. Une lutte contre la précarité implique le rejet de ce qui est à la racine de cette condition. Combattons ce système dans lequel femmes et hommes ne sont que des variables dépendantes d’un calcul de profit capitaliste, construisons une société, où nous décidions nous-mêmes de l’organisation du travail et de la distribution des richesses.

Un collectif féministe et anarchiste en Bolivie : les « Mujeres Creando »

lambert_heleneHélène Lambert est titulaire d’un Master en anthropologie de l’Université de Bruxelles (finalité « dynamiques sociales et développement »). Dans ce cadre, elle a rédigé un mémoire engagé, à ce jour inédit, intitulé « Féminisme autonome latino-américain et caribéen : critique du genre néolibéral. En Bolivie, les Mujeres Creando pour une décolonisation des corps ». En voici les lignes de force.

Jean-Michel Dufays : Pour commencer, qui sont les Mujeres Creando ?

Hélène Lambert : C’est un collectif bolivien féministe, anarchiste et anti-impérialiste composé d’une pluralité de voix et d’identités : « indiennes », « putes », « sorcières », « lesbiennes », parmi d’autres. Il a été crée au début des années 90 par Julieta Paredes et Maria Galindo, deux activistes lesbiennes, qui avaient été exilées en Italie pendant la dictature de Hugo Banzer Suárez (1971-1978), et qui revinrent au pays avec l’envie de créer un mouvement de femmes. Le collectif a plus de vingt ans d’existence et son histoire compte un grand nombre d’actions de rue, de grèves de la faim, de graffitis peints sur les murs des villes de La Paz et de Santa-Cruz de la Sierra, de publications d’ouvrages et de revues féministes, de participations à des événements militants et artistiques internationaux. Prenant ses distances avec la gauche traditionnelle bolivienne, le mouvement s’est affirmé, au fil des années, dans certaines valeurs telles que : l’analyse intersectionnelle des oppressions, l’autonomie économique et politique, la réécriture de l’histoire et la réinvention du langage, la créativité et le corps comme instrument de lutte, enfin la rue comme champ de bataille. Aujourd’hui les Mujeres Creando ont deux centres culturels anarcho-féministes qui sont autogérés par le collectif. Ceux-ci comprennent un café-restaurant pour financer les activités du mouvement, une bibliothèque et une librairie, une vidéothèque, une salle de projection et des salles de classe. On y trouve également un service d’aide socio-légale. Celui-ci, gratuit et facile d’accès, est destiné aux femmes victimes de violence qui souhaitent venir chercher de l’aide auprès de psychologues et d’avocates.

J.-M. D. : Quel est le contexte mondial, mais aussi latino-américain et plus précisément bolivien dans lequel milite le collectif des Mujeres Creando ?

H. L. : A une échelle mondiale, on assiste, avec la nouvelle phase d’expansion capitaliste, à une entrée massive des femmes sur le marché du travail. Pour le capitalisme néolibéral, ce surplus de main d’œuvre féminine (souvent bon marché) permet une accumulation accrue du capital. Loin de l’idée reçue selon laquelle le capitalisme serait l’allié du féminisme, cette entrée des femmes sur le marché du travail ne s’accompagne que rarement d’une amélioration des conditions de vie de la plupart d’entre elles. Dans les faits, seule une minorité privilégiée a véritablement bénéficié de l’accès à un emploi décent. L’entrée des femmes sur le marché du travail s’inscrit en effet dans un contexte de détérioration générale de l’emploi marqué par une augmentation du nombre d’heures de travail chez les ménages (qui travaillent plus pour gagner moins), de démantèlement de l’Etat social et d’augmentation de la pauvreté. Dans ce contexte, ce sont les femmes non-privilégiées (racialisées, pauvres, rurales) qui sont les principales victimes de la précarisation et de l’extrême flexibilité du travail. Celles-ci se trouvent souvent confrontées à une surcharge de travail car, en plus de leur rôle domestique traditionnel, elles doivent désormais assumer des travaux salariés pour pouvoir subvenir aux besoins de leur famille. Cependant, malgré cette situation, les discours qui postulent une amélioration du sort des femmes foisonnent, et cela particulièrement de la part des grandes institutions liées au bon fonctionnement du capitalisme mondial. Nancy Frazer postule, en conséquence, une réappropriation de la critique féministe par le capitalisme (Féminisme, Capitalisme et ruse de l’histoire, Cahiers du Genre 1/2011 (n°50)).

En Amérique Latine, c’est dans les années quatre-vingt que le néolibéralisme pénètre avec force (notamment avec la mise en place des politiques d’ajustements structurels (PAS) imposées par le FMI et la Banque Mondiale). Dans ces années-là, arrivent également sur le continent d’importants financements internationaux issus de la coopération au développement. C’est ce qui permet au féminisme de s’institutionnaliser et de prendre un essor considérable, selon une orientation parfois très libérale. L’institutionnalisation du féminisme ne reste pas incontestée parmi les féministes du sous-continent. Va naître en Amérique Latine un courant féministe autonome qui dénonce le caractère néocolonial et néolibéral de l’argent provenant du Nord ainsi que la fragmentation du féminisme en une série de réseaux spécialisés qui se concentrent sur des questions ponctuelles sans remettre en question la société dans sa totalité. Pour les autonomes, le féminisme doit aspirer à une transformation radicale de la société, en tenant compte de l’interconnexion des systèmes d’oppressions (capitaliste, colonial, patriarcal). Les Mujeres Creando figurent parmi les premières féministes à se revendiquer autonomes. Ce sont elles qui organisent ainsi la première rencontre du féminisme autonome latino-américain et caribéen.

En Bolivie, l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir (2005) suscite beaucoup d’espoir. Répondant rapidement aux demandes des secteurs sociaux mobilisés, Evo Morales nationalise les hydrocarbures le 1 mai 2006. Par ailleurs, il met en place une série de politiques sociales en faveur des plus démunis : programmes d’alphabétisation, augmentation du salaire minimum de 13 %, une baisse de 25% des factures d’électricité des plus pauvres, réduction de moitié du salaire des hauts fonctionnaires… En ce qui concerne la question des femmes, le bilan reste mitigé. Bien que la nouvelle constitution ait été écrite dans un langage non-sexiste, et d’une manière qui promeuve activement une vision égalitaire entre les sexes, les enquêtes ne pointent pas une amélioration nette du sort des femmes. Le rapport d’Amnesty International de 2015 dénonce par exemple les problèmes suivants : une demande insatisfaite dans l’accès aux moyens de contraception, une très importante mortalité maternelle qui touche surtout les femmes pauvres et racialisées, la criminalisation de l’avortement et les conditions dangereuses de clandestinité dans lesquelles il se pratique. Pour les Mujeres Creando, le discours étatique est en lui-même problématique car il présente les causes du patriarcat comme se trouvant uniquement dans la colonisation, ce qui conduit à une idéalisation erronée du monde indigène et des relations entre sexes qui s’y développeraient.

J.-M. D. : Peux-tu nous expliquer les rapports de pouvoir qui traversent les corps des femmes dans la Bolivie contemporaine ?

H. L. : Dans mon travail, j’ai cherché à jeter un regard sur les rapports de pouvoir qui traversent le corps des femmes boliviennes au travers de la lecture du pouvoir qu’en font les Mujeres Creando. C’est donc cette lecture que je reprends ici, d’autres lectures étant possibles. Ma recherche s’est appuyée à la fois sur les productions des Mujeres Creando mais également sur une série d’autres références théoriques.

Pour les Mujeres Creando, le pouvoir a des effets différenciés quand il s’applique sur le corps des femmes blanches et des femmes indigènes. En Bolivie, les femmes occupent des places très différentes au sein de la hiérarchie sociale en fonction de leur origine ethnique et de leur couleur de peau. En général, les femmes blanches, qui appartiennent aux classes dominantes, ont un travail salarié dans le secteur formel de l’économie. Au contraire, les femmes indigènes, qui font partie des classes populaires, travaillent dans le secteur informel pour de très bas salaires. Ces dernières occupent alors les activités d’employées domestiques, petites commerçantes ou artisanes, ou encore, travaillent dans les transports. Dans ce système d’inégalités économiques, sociales et culturelles, les préjugés racistes jouent un rôle important. Ainsi, l’imaginaire esthétique répartit radicalement les corps en deux groupes : ceux qui sont érotiquement désirables ; ceux qui ne le sont pas. D’un côté, les corps des femmes indigènes sont généralement considérés comme laids, et ces dernières doivent se résigner à ne jamais correspondre à ce qui est communément considéré comme beau. Par ailleurs, celles-ci sont les premières victimes d’abus sexuels. On comprendra que le corps féminin indigène n’est pas, en Bolivie, un corps érotisé comme l’est celui de la mulâtre dans les pays latino-américains à forte population noire, mais que l’abus des femmes indigènes par les hommes est plutôt à comprendre comme un moyen pour les hommes d’asseoir leur pouvoir. De l’autre côté, les femmes blanches, érigées en idéal de beauté, ont pour rôle d’adapter sans cesse leurs corps aux désirs du regard machiste. De plus, leur sexualité est strictement contrôlée. En effet, en plus de complaire au regard machiste, les femmes blanches sont également chargées de reproduire la race blanche, et donc, de ce fait, le système de privilèges économiques lié à leur couleur de peau.

Pour les Mujeres Creando, les inégalités entre sexes ne découlent pas uniquement du colonialisme et de ses manifestations contemporaines. Les inégalités entre sexes existent également dans le monde indigène. Les femmes du collectif dénoncent par exemple le caractère sexué et sexiste du port du vêtement indigène : une pression sociale très forte s’exerce sur les femmes pour qu’elles le portent. Les hommes eux, peuvent s’habiller à la mode occidentale. Par conséquent ce sont les femmes qui sont les premières garantes de l’authenticité indigène. Ce sont également les premières victimes du stigmate lié à leur ascendance indigène.

J.-M. D. : Penses-tu que les militantes féministes en Europe puissent transposer certaines analyses et, au-delà, certains moyens de lutte des Mujeres Creando ?

H. L. : Au niveau des analyses, ce que l’on peut retenir des Mujeres Creando, c’est que les oppressions (de genre, de sexe, raciales…) prennent de multiples formes selon les contextes (géographiques, sociaux, historiques, politiques…) et varient selon les personnes concernées en fonction de leur appartenance ethnique, de leur orientation sexuelle, de leur classe sociale, etc. En ce sens, il est important de produire des analyses situées. C’est-à-dire qu’il est important, dans nos recherches, de contextualiser à la fois les situations et les sujets, mais également la recherche et la chercheuse elle-même. Pour les Mujeres Creando, comme pour la recherche féministe, toutes les personnes n’ont pas la même légitimité dans la construction de connaissances. Le point de vue des personnes concernées par une situation d’oppression est toujours à privilégier. En effet, ces dernières sont considérées comme le plus à même de comprendre leur situation d’oppression.

Cette émergence d’un nouveau sujet de connaissance engagé entraîne d’importantes conséquences épistémologiques dans le champ scientifique, impliquant de sortir de l’idéal d’un savoir universel, neutre et objectif (qui, sous couvert d’impartialité, dissimule les rapports de force en jeu) pour laisser place à un savoir situé et comprenant toujours une part de subjectivité assumée.

Au niveau des moyens de lutte, c’est partant d’une compréhension de l’oppression comme toujours spécifique aux contextes et aux personnes qu’il est important d’adresser des réponses au pouvoir qui sont elles aussi, contextualisées, et qui s’adressent simultanément aux différentes dimensions du pouvoir dans une société donnée. C’est d’ailleurs ce que font les Mujeres Creando. Dans mon travail, ce sont plus particulièrement les performances d’art-action du collectif que j’ai étudiée. C’est souvent avec un vocabulaire corporel subversif, irrévérent et choquant, mais longuement pensé et adapté au contexte de la ville où se produit l’action, que les Mujeres Creando cherchent à susciter un nouvel imaginaire politique dans leur société.

Adapter et (re)penser constamment nos moyens d’actions n’empêchent pas, bien sûr, de s’inspirer de ce qui est fait ailleurs, par exemple par les Mujeres Creando. Par contre, la question de savoir s’il est possible de garder comme idéaux des universels au-delà des frontières culturelles est, quant à elle, extrêmement sensible et complexe… Ne risquons-nous pas, dès lors, de tomber dans des formes d’ethnocentrisme ?

Une bouteille sur l’océan. Histoire de S.

Mercredi 24 août 2016. Naissance de Natalia. Elle a déjà une sœur de cinq ans et deux frères de trois et deux ans. Mariée à quatorze ans, S., leur maman, n’en a aujourd’hui que vingt et un et une vie entière derrière elle. Tsigane, elle parle le serbe et un français mêlé de rares mots allemands. Jusqu’à quatorze ans, elle vit en Allemagne, puis en Serbie dans un campement gitan. Exclue de sa famille à la suite de son mariage, elle arrive en Belgique en 2009. Elle dit avoir gagné beaucoup plus d’argent que d’habitude lorsque, douze heures par jour, elle faisait la vaisselle dans un bar bruxellois pour… un euro cinquante de l’heure. Elle a cherché à faire le ménage chez des particuliers mais évidemment sans succès.

L’an dernier, je la rencontre une première fois au Parvis de Saint-Gilles, à Bruxelles, où elle fait la manche. Puis je ne la revois plus.

Voici une semaine, je la retrouve assise sur un banc. Je l’invite à manger. Elle est censée accoucher trois jours plus tard : c’est ce qui est notifié dans l’attestation médicale qu’elle me présente. Bien sûr je lui achète les médicaments dont elle a besoin, prescrits dans une ordonnance, de la nourriture pour ses enfants, des vêtements pour sa fille qui va naître. Quelle joie quand ses enfants me revoient le lendemain et que je leur apporte des jouets ! Cependant dans un magasin où je les accompagne, le petit A. est accusé d’avoir volé une boisson que je venais de lui offrir par une caissière portant une grande croix sur la poitrine. Faut-il relire « Les bijoux de la Castafiore » ?

Analphabète, S. ne peut ni lire les plaques de rue ni les noms des stations de métro. Elle ignore le nom et l’adresse du centre social où elle est hébergée. Même problème pour la chronologie. Elle ne sait pas la date de sa naissance que je découvre sur un document officiel qu’elle me montre. Elle connaît le millésime de l’année en cours et les sept jours de la semaine, sans pouvoir les dater, mais pas les mois. Elle ne possède pas de montre. Intellectuellement tout cela est perturbant pour un professeur d’histoire mais humainement beaucoup moins que sa misère matérielle.

Avant-hier je suis parvenu à identifier et à joindre le centre social où elle dort et l’hôpital où elle a accouché. Je me rends à la maternité. La maman qui m’appelle papa et sa petite Natalia se portent bien.

Je viens de terminer la lecture d’ « Eldorado » de Laurent Gaudé et la préparation d’un cours sur la pauvreté à Dublin au début du XXe siècle. Quand ce que vous étudiez jadis et ailleurs éclate comme une bombe ici et maintenant, vous n’en sortez pas indemne. Il y a dix ans, j’ai logé pendant six mois un sans-papier algérien, Smail, qui sortait d’une grève de la faim et qui est devenu mon ami. Je me sens impuissant devant ce qu’il a vécu alors et vit aujourd’hui, un drame. Cette fois, le choc est encore plus rude. Heureusement je peux compter sur l’aide matérielle et financière de généreux amis et d’une association qui m’accorde un subside ponctuel. En ce moment, je récolte les 125 euros qui permettront à S. d’obtenir un titre de séjour en Belgique (par bonheur, la réponse de l’autorité à sa demande de régularisation est positive depuis peu) et de bénéficier ainsi de l’aide d’un Centre Public d’Action Sociale communal. Avant qu’elle ne soit prise en charge par un collectif d’alphabétisation, je compte lui donner quelques cours d’écriture et de lecture mais aussi à sa fille aînée pour qu’elle soit scolarisée. Au sens propre, passer de la préhistoire à l’histoire, quelle aventure !

S. sort de l’hôpital Saint-Pierre demain. Mais de quoi demain sera-t-il fait?

Pour conclure, pourquoi ne pas reprendre la préface des « Misérables » qui, en l’occurrence, est, hélas, toujours d’actualité ?

« Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. » (1862)

Bruxelles, le 26 août 2016. Jean-Michel Dufays

Le roi et son fou. Réflexions sur l’Etat et les attentats de janvier 2015 à Paris

« Faire advenir maât et anéantir iséphet; juger les hommes et satisfaire les dieux ». Tel est le mandat que reçoit le pharaon au début de son règne. Autrement dit, travailler à la restauration sur Terre de l’ordre parfait du monde et de la société, en luttant contre le désordre et la violence qui perpétuellement le menacent; ensuite arbitrer et célébrer le culte. Pour exécuter sa mission, le pharaon dispose essentiellement de deux outils: l’armée et l’administration, c’est-à-dire la contrainte. Nous sommes vers 3000 avant notre ère. Une classe dominante a émergé dans une société inégalitaire de type néolithique, caractérisée par la propriété privée, l’exploitation, le patriarcat et déjà très hiérarchisée. La royauté sacrée est née. L’Etat s’installe, instrument et garant d’un rapport de force qui se veut éternel.

Pour un historien de la longue durée, il est frappant d’observer que, voici près de cinq mille ans, notre organisation sociale et politique est, dans ses grands traits, déjà en place. L’Etat possède les classiques fonctions régaliennes, à savoir les droits qu’il s’attribue de lever l’impôt et des troupes, de rendre la justice et de se faire obéir par ses sujets. Le prêtre-roi connaît l’importance de la communication et maintient le peuple dans la crédulité.

Survol des événements des cinq derniers jours. Mercredi 7 janvier, des journalistes anarchistes dont plusieurs francs-maçons sont assassinés dans le 11e arrondissement de Paris. Vendredi 9, à la Porte de Vincennes, des clients juifs d’une épicerie sont eux aussi tués. En tout, dix-sept victimes d’un groupe islamiste. L’ordre du monde est menacé par le Mal. Des policiers ont été abattus. L’Etat français tremble sur ses bases alors que supposé omniscient, il aurait dû prévenir le désastre. Jeudi 8, on a entendu les cloches de Notre-Dame sonner le glas. A quand le tocsin? Le fragile contrat qui justifie les rapports de pouvoir au sein de la société risque d’être rompu.

Opportuniste, le prince voit, dans l’immédiat, l’occasion de refonder sa légitimité bien abîmée et, à terme, de renforcer la puissance de l’Etat. La nation était divisée? Voici que des victimes expiatoires appartenant à différentes communautés philosophiques ou religieuses sont sacrifiées sur l’autel de la politique. Mieux encore, c’est le fou du roi- un hebdomadaire satirique- qui a été visé. Ce fou du roi qui sert de soupape de sûreté au pouvoir et conforte, aux yeux de tous, son caractère démocratique.

Le roi-prêtre peut entrer sur scène, relayé par son clergé médiatique. Le vendredi 9, comme Bonaparte sortant de sa tente pour rejoindre son état-major, il se rend à pied au ministère de l’Intérieur. Il est invulnérable car sa personne, du moins veut-il le faire accroire, est sacrée. La Patrie est en danger mais le Sauveur est sur le front.

D’habitude, le soir, les Français suivent leurs polars quotidiens où les prises d’otages sont fréquentes. Ou bien, abrutis par le travail ou déprimés de ne pas en avoir, ils se détendent devant des émissions de télé-réalité qui leur vident un peu plus le cerveau. Maintenant ils sont sidérés par ce qu’ils voient, minute après minute, sur toutes les chaînes de télévision. Dans cette lutte entre le Bien et le Mal, on leur donne l’occasion de vérifier le bon fonctionnement de la machine étatique que la propagande ne se prive pas de montrer jusqu’à la nausée. Bien sûr, c’est d’abord sa fonction justicière qui est mise en scène par l’omniprésence de tous les corps de police. Mais c’est elle qui va permettre au pouvoir de retourner l’opinion en faveur de nouvelles mesures de protection et, de cette manière, de redorer son blason terni.

La société est fondée sur un sacrifice originaire. En France, les individus sont préparés par près de deux mille ans de christianisme à sa nécessité pour la rédemption de leurs erreurs. Peut-être se souviennent-ils de la Saint-Barthélemy, mais certainement des guerres successives relatées par leurs manuels d’histoire et dont le pays est sorti régénéré. Des victimes ont été immolées. Le vendredi saint, le sang impur des assassins a abreuvé les sillons de la terre de France. Paris martyrisé mais Paris libéré. La Marseillaise résonne partout et prend tout son sens d’hymne militaire et vengeur.

Alors que depuis longtemps on ne parle plus des dizaines de milliers de morts en Syrie ou de l’assassinat de deux mille Gazaouis pendant le dernier été, le prêtre-roi dirige, Place de la République, une invraisemblable procession de quarante-cinq chefs de tribu (dont quelques dictateurs et qui, en rangs serrés, forment une sainte alliance) pour pratiquer un vieux rite chamanique de réconciliation du peuple avec lui-même et les forces célestes. Coeur de l’empire du milieu, Paris est devenu la capitale du monde. Réminiscence du culte de l’Etre Suprême célébré par Robespierre?  Ce jour du Seigneur, dimanche 11 janvier, est, en tout cas, celui de la résurrection. Père de la nation, le prince embrasse avec effusion les survivants des attentats et salue avec détermination et gratitude les forces de l’ordre.

Une aubaine politique? Pendant quelque temps, il ne sera plus question du chômage, des sans-abri, de la misère quotidienne qui est le lot de six millions de Français. Le peuple paraît rassemblé, l’union sacrée des partis politiques semble momentanément réalisée (le rêve de tout monarque) mais la lutte des classes, le combat des détenteurs de capitaux et des propriétaires des moyens de production contre ceux qu’ils dominent et exploitent recommencera, à n’en point douter, dès demain. Surtout, en concertation avec ses homologues étrangers, paradoxalement ceux qui parlent la même langue que lui, le prince espère pouvoir facilement renforcer la présence de l’armée dans la rue en rappelant les réservistes comme l’appareil répressif des institutions étatiques et doter ce dernier de nouveaux moyens de surveillance des citoyens et de contrôle des mouvements sociaux. Il s’agit donc d’un marché de dupes. L’émotion suscitée par l’assassinat de Jaurès le pacifique n’a pas empêché le massacre d’une classe ouvrière revendicative sur le Chemin des Dames et à Verdun.

Ni maîtres ni dieux.

Saint-Gilles, le 11 janvier 2015

Jean-Michel Dufays

« Gaza brûle-t-il ? ». Oppresseurs et opprimés, une histoire réversible

A l’heure du 70ème anniversaire de la libération de Paris, un parallèle entre l’occupation israélienne en Palestine et l’occupation allemande en France choquera plus d’un. Et pourtant… Lorsqu’on revoit les archives filmées, l’insurrection de la capitale française ressemble étonnamment à l’Intifada. Le feu des armes dérisoires utilisées par les résistants (« terroristes » pour les Vichystes) contre les véhicules blindés de l’armée ennemie renvoie aux jets de pierre des gamins palestiniens, se servant de frondes comme David face à Goliath, le champion des Philistins. Comment expliquer ces bégaiements de l’histoire sinon, au moins en partie, par la psychanalyse ? Les rappels des traumatismes du passé sont multiples : le ghetto de Varsovie ou le mur de la honte ; la « dératisation » des tunnels n’évoque-t-elle pas elle-même les images épouvantables de la propagande nazie ? Et puis la reproduction du discours sur la nécessité d’un espace vital. Comment ne pas penser également à Lacédémone, la cité guerrière, au comportement obsessionnel ? Le gruyère cisjordanien n’est-il pas constitué de cités périèques et les Gazaouis n’ont-ils pas, aux yeux de l’Etat militaire, le profil des hilotes qui, chaque année, étaient pourchassés et massacrés par les Spartiates ? Comparaisons anachroniques, ineptes, outrancières diront les bien-pensants. Et pourtant…

En Belgique, les réflexions de quelques intellectuels, et non des moindres, sont incompréhensibles. L’historien Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Belgique a, par exemple, établi dans un quotidien bruxellois un lien douteux entre le communisme et l’antisémitisme. Je le cite : « le PTB garde de vieilles traditions marxistes, presque soviétiques, où l’antisémitisme est camouflé sous le nom d’antisionisme » (« La bien-pensance et le politiquement correct deviennent effrayants », entretien réalisé par Jonas LEGGE, lalibre.be, samedi 9 août 2014). Le Parti du Travail de Belgique décrédibiliserait-il dès lors les manifestations pro-palestiniennes dont il serait coorganisateur ? J’ai participé à Bruxelles à tous les défilés contre l’offensive de Tsahal qui regroupaient de nombreuses associations, et je n’ai jamais entendu de propos antisémites. Bien au contraire, la délégation de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB) fut souvent acclamée.

J’ai lu aussi des commentaires insensés comme quoi les mouvements actuels contre le gouvernement israélien signifiaient par leur ampleur la victoire de Dieudonné. Parallèlement des intellectuels juifs de gauche font passer leur judéité avant la catastrophe humanitaire de Gaza et apportent leur soutien, dans leur effroi justifié ou non du Hamas, aux autorités de Tel Aviv alors que celles-ci sont elles-mêmes, par leur politique répressive, responsables du succès de l’organisation islamiste au sein de la population gazaouie. Confusion de la cause et de l’effet, à en perdre la boule. Ensuite beaucoup d’intellectuels ou se définissant comme tels – je pense à quelques journalistes – se tiennent à équidistance des belligérants, dans une frileuse neutralité qui sied à leur confort ou à leur prébende. Enfin combien se taisent, engoncés qu’ils sont dans le politiquement correct ou, pis encore, par indifférence, tétanisés par l’idéologie dominante. Ne pas prendre parti, c’est choisir le camp du plus fort. Ne pas agir, c’est nier l’idée même de justice et le droit à la vie.

Bien sûr, des manifestants, finalement pas si nombreux, clament de temps en temps qu’ « Allah est grand ». Est-ce évitable dans les circonstances dramatiques que les Gazaouis connaissent ? Abattus ou révoltés, tristes ou vindicatifs, à quoi ou à qui certains manifestants peuvent-ils croire si ce n’est à plus grand que l’hyperpuissance ? Les peuples n’ont-ils pas inventé les dieux pour combattre les forces du mal ? En fait, c’est bien l’ordre politique international qu’il s’agit de changer pour décoloniser la Palestine. Les manifestants savent bien qu’ils ne feront pas bouger d’un pouce la position israélienne mais ils espèrent, par leur action, faire pression sur leur propre gouvernement – et donc sur l’Union européenne – pour que soient prises des sanctions sur le plan international. Naïveté ? Sans doute. Simple battement d’aile d’un papillon ? Peut-être. Réponse à l’impératif kantien ? Certainement. Ils veulent, d’abord et surtout, montrer leur profonde indignation face à l’insupportable occupation qui étouffe un peuple. Ils ne peuvent et ne veulent pas se taire devant les groupes financiers qui déplacent opportunément le spectacle médiatique, et donc l’émotion populaire, en fonction des stratégies politiques du moment. Actuellement, en termes de rapports de forces (les seuls qui comptent dans la jungle des hommes), les Etats-Unis sont maîtres du jeu. Quelle modification de l’ordre régional et international les poussera à tenter d’infléchir l’attitude des gouvernements de Benjamin Netanyahou et de ses successeurs ? Il va de soi qu’il ne faut rien espérer de durable des rencontres du Caire. Par conséquent, faudra-t-il attendre que les réserves de pétrole au Moyen-Orient s’épuisent pour que la puissance impériale lache le supposé gardien de ses intérêts vitaux dans cette région du monde ? La guerre de cent ans n’est pas terminée.

Jean-Michel DUFAYS

Les combats de la Libre Pensée en France

ceyschenVice-président de la Fédération Nationale (française) de la Libre Pensée, Christian Eyschen est rédacteur en chef de La raison (Paris). Il a entre autres publié L’Eglise contre la libre pensée (2011).

Jean-Michel Dufays : Pourrais-tu nous expliquer dans quel contexte sont nés la Fédération et son mensuel La raison ?

Christian Eyschen : Les premiers cercles de libres penseurs sont fondés en France en 1847. En 1866, ils sont unifiés dans une fédération nationale. La Libre Pensée repose sur 4 principes : anticléricalisme, antidogmatisme, antimilitarisme et refus de toute oppression économique. Bref, l’émancipation intégrale. Ensuite, vont cohabiter deux structures nationales « concurrentes », l’une Radicale et l’autre Socialiste. Le journal La Raison apparait à la fin du XIXe siècle. Elle va devenir la revue de référence de la Libre Pensée.

J.-M. D. : Ce sont les révolutions françaises de 1793, 1848 et 1871 qui, dans le passé, semblent être les références de vos combats, ce qui explique logiquement la datation de La raison (Floréal CCXXI pour juin 2013). Si l’on devait caractériser en quelques épithètes votre mensuel, serait-il pertinent de le décrire – je m’excuse de l’énumération – comme républicain, laïque donc anticlérical voire athée, rationaliste et proche de la Franc-Maçonnerie, pacifiste, matérialiste et proche du marxisme non autoritaire et de l’anarcho-syndicalisme ?

C. E. : C’est tout à fait exact. La Libre Pensée a rassemblé les matérialistes, les spiritualistes et les agnostiques qui œuvraient ensemble à la lutte pour la Séparation des Eglises et de l’Etat. Il y avait toutes les tendances de la gauche laïque et républicaine, y compris les purs anarchistes (pas simplement anarcho-syndicalistes) et des marxistes guesdistes, légèrement autoritaires.

J.-M. D. : Les interventions régulières de la Fédération auprès des pouvoirs publics quant au non respect de la Constitution, en matière de laïcité, par ces mêmes pouvoirs sont-elles suivies d’effets ou se soldent-elles souvent par des réponses polies mais évasives ?

C. E. : Nous sommes écoutés, pas toujours entendus, mais les choses progressent.Nous avons été reçus par le Président de la République, et par un nombre certain de ministres. Nous obtenons des résultats positifs, d’autant plus que nous menons une grande action sur le terrain juridique en défense de la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat. Nous avons renversé la jurisprudence antilaïque et nous gagnons de nombreux recours juridiques. Les pouvoirs publics ont donc quelques craintes de la Libre Pensée et commencent à nous considérer avec sérieux.

J.-M. D. : Quels sont les combats que mène l’Eglise catholique aujourd’hui et quels sont les réseaux dont elles dispose ?

C. E. : L’Eglise catholique s’arqueboute sur la vieille France qui est en train de mourir.Les manifestations contre le mariage pour tous ont vu du monde défiler, mais c’est un monde que se défile et qui se délite. L’Eglise a joué et l’Eglise a perdu. Elle n’est pas capable de faire tourner la roue de l’Histoire à l’envers. Elle a ses hommes partout, à droite et aussi surtout à gauche, dans les associations mêmes laïques, les syndicats. Mais le tournant actuel d’affrontement avec la République ouvre les yeux à beaucoup. Il est illustratif de la situation qu’à nouveau, après 50 ans !, on renoue avec les débats contradictoires entre l’Eglise et la Libre Pensée. Les « laïques » mous, les agents de l’Eglise, les cathos de gauche ont été mis au rencart par ce tournant stratégique. A nouveau, ce sont deux camps qui s’affrontent ouvertement et la Libre Pensée joue à un rôle important du fait de la fermeté de ses positions et de sa tradition.

La force de l’Eglise réside, non dans ses dogmes, mais dans sa Doctrine sociale qui vise à perpétuer l’oppression sociale, économique et politique. C’est pourquoi, elle bénéficie de soutiens des institutions, des gouvernements et du patronat. Mais cela ne lui amène pas du monde sur les bancs des églises. Au contraire, les deux branches du ciseau (doctrine sociale et influence dans les institutions) et baisse du nombre des croyants deviennent un problème mortel pour le Vatican. Les branches s’écartent de plus en plus.

J.-M. D. : Dans les prochaines années, quel rôle devrait jouer l’Association Internationale de la Libre Pensée, fondée à Oslo en août 2011, et quelles sont les priorités absolues qu’elle s’est fixée ?

C. E. : Du fait de la guerre froide, la Libre Pensée internationale a connu des tensions internes et un dispersement. Notamment, les « humanistes » ont voulu tailler des croupières à la Libre Pensée. Cette période est révolue. La Libre Pensée française a inlassablement œuvré au rassemblement des libres penseurs sur le plan international sur la ligne de la lutte pour la Séparation des Religions et des Etats et pour cela, il fallait rester indépendants de l’Union européenne, de l’ONU, etc… On ne peut être financé par les puissants et vouloir les renverser. C’est la contradiction des humanistes. « Qui paie commande » et les humanistes sont largement subventionnés. Ils ne peuvent donc mener des actions efficaces, car ils ne sont pas indépendants. La Libre Pensée a gardé sa liberté de comportement parce qu’elle a su rester indépendante.

L’Association Internationale de la Libre Pensée se développe depuis sa création à Oslo en 2011. Elle a tenu un colloque laïque important à Beyrouth au Liban et un Congrès des Amériques de la Libre Pensée en Argentine qui a vu se réunir des libres penseurs et des athées du Nord et du Sud, ce qui est hautement symbolique. D’autres congrès internationaux sont en chantier en Afrique, Asie, dans les pays arabes. L’AILP mène trois grandes campagnes pour son développement :

  • la lutte pour la Séparation des Religions et des Etats dans tous les pays et sur tous les continents ;
  • la dénonciation des crimes des Eglises et pour que réparation soit faire aux victimes ;
  • l’enquête sur les financements publics des religions.

J.-M. D. : Une place non négligeable des articles de La raison est occupée par la réhabilitation des fusillés pour l’exemple en 1914-1918. S’agit-il d’une lutte liée à la défense de la libre pensée ?

C. E. : Depuis plus de 20 ans, la Libre Pensée a rouvert le dossier des 650 Fusillés pour l’exemple de 1914-1918. Nous pensons pouvoir obtenir leur réhabilitation collective prochainement. Cela serait une grande victoire pour la liberté de conscience, pour la libre pensée, contre la guerre et le militarisme. La liberté de conscience, c’est le pouvoir de dire NON. C’est le droit à la désobéissance, le droit de refuser de mourir pour rien et de mettre sa vie en danger. C’est l’usage libre de sa pensée pour préserver l’Humanité et les siens. C’est pourquoi, c’est un combat très important pour les libres penseurs qui s’investissent massivement dans cette action de justice.