George Orwell, le totalitarisme et la révolution

Thibault Scohier est titulaire d’un master en sciences politiques obtenu à l’Université de Bruxelles. Il est aussi l’auteur d’un travail de fin d’études sur Orwell dont voici les lignes de force.

Jean-Michel Dufays : Pourquoi, au XXIe siècle, avoir rédigé un mémoire sur la pensée de George Orwell ?

Thibault Scohier : Orwell est un auteur qui revient à la mode. Le travail de maisons d’édition comme Ivrea, l’Encyclopédie des Nuisances ou Agone a permis au public francophone d’accéder, à partir du milieu des années 1990, aux œuvres d’Orwell et à un grand nombre d’analyses et d’études sur sa personne et sa pensée. Des intellectuels et des chercheurs se rendent compte aujourd’hui que celui qu’on connaissait avant tout pour l’auteur de 1984, a aussi développé des thèses intéressantes sur le peuple, le commun, la décence et bien sûr le totalitarisme.

La tradition universitaire avait malheureusement eu tendance à isoler Orwell dans le camp des études littéraires anglo-saxonnes, alors que son apport à l’histoire des idées et à la philosophie politique est loin d’être négligeable. Ce mémoire était donc à la fois une manière de défricher le terrain de possibles « études orwelliennes » et, en même temps, de promouvoir une vision des sciences humaines qui ne soient pas cloisonnées entre elles. La compréhension que nous avons du concept de totalitarisme et de son histoire, par exemple, ne peut qu’être nourrie par l’étude de la pensée d’Orwell, notamment dans sa dimension littéraire.

J.-M. D. : Le totalitarisme n’a-t-il pas été instrumentalisé par le projet politique libéral ? Et si oui, pourquoi et comment ?

T. S. : Il est tout à fait juste de dire que le totalitarisme a été utilisé, en particulier dans les années 1970 en France, pour délégitimer le projet de transformation radicale de la société ; et il s’inscrit aujourd’hui parfaitement dans la vulgate d’une « fin de l’histoire », où le libéralisme aurait vaincu toutes les autres alternatives politiques. Pourtant, à l’origine, c’est un concept et un mot politique qu’on ne pouvait pas rattacher à une seule chapelle. Des libéraux mais aussi des républicains, des communistes et toutes sortes de révolutionnaires l’utilisaient pour décrire les régimes fascistes, staliniens et parfois les deux ensemble. Même Hannah Arendt, qui a formalisé le concept dans les années 1950, n’en avait pas fait un outil au service du libéralisme, mais bien une approche très puissante pour comprendre et critiquer les régimes nazi et stalinien.

La définition, informelle et éclatée qu’Orwell en donne, est intéressante parce qu’elle arrive avant la formalisation d’Arendt, et donc l’intégration du totalitarisme dans le flux de la philosophie universitaire. En plus de réunir sous une même catégorie hitlérisme et stalinisme, Orwell articule sa vision du totalitarisme et de sa potentielle apparition dans une société, autour d’une critique de la modernité. Pour lui, c’est la conjonction entre un projet politique de contrôle et de domination plus ancien et l’apparition de nouveaux moyens techniques pour le mettre en place qui permet au totalitarisme de naître ; et, peut-être plus important encore, qui fait que toute société moderne possède un « germe » totalitaire.

Une autre spécificité de son approche est qu’elle prend sa source dans des idéaux révolutionnaires. Orwell participe à la Guerre civile espagnole, au côté des anarchistes, et embrasse alors une certaine vision de la société meilleure qu’il s’agit de construire contre les classes dominantes. Sa critique du totalitarisme, bureaucratie d’État implacable et système de déshumanisation totale, s’appuie donc également sur l’impression que les classes dominantes, mais aussi les versions autoritaires du communisme, aveuglées par le progrès technique et la modernité, ont fait le lit des régimes totalitaires et que seule une révolution à la fois socialiste et humaniste, dans le sens qu’elle préserverait ce qui fait de nous des êtres humains, peut « sauver » les peuples européens.

J.-M. D. : Quel serait, dès lors, l’apport de l’analyse d’Orwell à la compréhension des régimes politiques de notre époque ?

T. S. : Même si le contexte politique, économique et intellectuel a indéniablement changé depuis les années 1930-1940, on ne peut que constater que le « germe » totalitaire qu’Orwell analysait est bel et bien présent dans nos sociétés. C’est évident avec les révélations de Snowden sur la surveillance généralisée et ça l’est encore plus quand on voit un homme comme Donald Trump accéder au poste de président des États-Unis. Or la critique contemporaine des systèmes de contrôle, aussi brillante soit-elle intellectuellement, semble ne pas voir la continuité entre le totalitarisme et la situation actuelle, entre la domination politique massifiée et la société du contrôle fluide. Orwell nous permet de comprendre que c’est dans la modernité et l’idéologie du progrès que se trouve le fondement de la destruction de l’humain et du politique, le nazisme et le stalinisme n’étant qu’une seule manifestation du totalitarisme à un stade bien précis de la modernité.

Cette notion d’humain pourrait nous faire croire qu’Orwell est, avant tout, un penseur conservateur, attaché à une certaine vision de la nature humaine. Ce n’est pas entièrement faux car Orwell était effectivement enraciné dans des mœurs assez rétrogrades, notamment sur la question féministe ou écologiste, mais sa pensée politique ne saurait être réduite à un projet conservateur ou réactionnaire. Elle s’est construite dans la fusion de la Révolution et de la critique anti-moderne. Cela peut sembler contradictoire – peut-être parce la tradition (des révolutionnaires anti-modernes) a été bien plus forte dans le monde anglo-saxon – mais c’est précisément l’originalité et la force d’Orwell de parvenir à remettre en cause les bases du progressisme, défini comme le principe que tout progrès est par essence positif, tout en défendant le droit de vivre dans une autre société, égalitaire et libertaire.

J’aimerais terminer en notant que George Orwell est trop souvent instrumentalisé par des « intellectuels » conservateurs et souverainistes, qui prétendent en faire la figure de proue du combat des « peuples » contre l’Europe libérale et les élites mondialisées. Je pense, par exemple, en France au Comité Orwell où on retrouve Natacha Polony. Dans la lutte entre la réaction et la révolution, entre le fascisme et le socialisme, Orwell avait clairement choisi son camp et c’est lui faire injure que d’utiliser son nom comme une marque de rébellion contre les élites. Je ne crois pas non plus que les révolutionnaires d’aujourd’hui devraient se revendiquer d’Orwell et en faire une figure de leur histoire, mais ils peuvent très clairement s’inspirer de sa pensée pour comprendre et combattre la dimension totalitaire qui existe toujours en germe dans nos sociétés.

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