La précarité, condition des jeunes travailleurs dans le capitalisme d’aujourd’hui

illustration_precariteM. K. est titulaire d’un Master en sciences politiques et doctorante en sociologie. Elle milite au sein d’Alternative Libertaire.

Jean-Michel Dufays : Quelle est aujourd’hui la spécificité du « marché » de l’emploi pour les jeunes travailleurs par rapport au passé ?

M. K. : Le temps est révolu où un diplôme universitaire garantissait le décrochage d’un emploi stable. Pour un bon nombre de jeunes diplômés, la bataille sur le marché du travail commence par un stage, suivi d’un CDD, puis un job intérim, sans oublier le chômage entre les deux, puis de nouveau un intérim … La galère sur le marché du travail touche tous les niveaux d’éducation et elle n’est pas que passagère. La succession d’emplois temporaires, souvent mal rémunérés, sans perspectives d’embauche, n’est pas une phase de vacillement avant de prendre pied dans le monde du travail, mais caractérise la vie de jeunes travailleurs à travers toutes les professions. L’ère des jeunes travailleurs d’aujourd’hui est celle de la précarité. Partout en Europe, on assiste depuis les années 80 à une hausse des contrats dits « atypiques ». Alors que le salariat-CDI s’était érigé comme modèle de référence du rapport salarial durant les « trente glorieuses », les jeunes d’aujourd’hui sont frappés d’une insécurité structurelle de l’emploi que ne connaissaient pas leurs parents.

Tous ceux qui ont déjà vécu ou vivent cette instabilité permanente connaissent bien ses « effets secondaires » : le stress, l’impossibilité de se projeter dans l’avenir, la peur du vide, de glisser dans la pauvreté… et la pression sur le lieu de travail qui fait accepter tout et n’importe quoi, dans l’espoir d’un nouveau contrat à la clef.

J.-M. D. : Comment rassembler, selon toi, les travailleurs étant donné la multiplicité des statuts ?

M.K. : La précarité pose des questions existentielles à tous les travailleurs concernés. Mais elle pose également des questions existentielles aux mouvements qui croient en un front commun des travailleurs pour obtenir un changement social radical. Comment rassembler lorsque nous sommes tous dispersés dans des contrats divers, des unités de production, soumis à des patrons différents ? La précarité, c’est aussi l’individualisation et l’atomisation des travailleurs.

Le statut des « faux indépendants » en est une belle illustration : dans le secteur de la construction ou de l’agriculture, de plus en plus de personnes sont embauchées en tant qu’indépendantes, alors qu’elles ne travaillent que pour une seule entreprise et que leur réalité quotidienne ne se distingue en rien du « travailleur régulier ». L’employeur se débarrasse ainsi aisément des charges sociales et de toute garantie de revenu pour l’employé, le risque des aléas du marché étant totalement transféré sur le travailleur. Ce statut schizophrène oblige le travailleur à se percevoir comme entrepreneur responsable du succès de son entreprise.

Autre exemple : la généralisation du travail intérimaire ou sous-traité qui dissout le rapport dual salarié-employeur. Dans l’intérim, les salariés sont juridiquement employés par une entreprise de travail temporaire, mais effectuent leur travail sous la tutelle d’une autre boîte tandis que la sous-traitance signifie la délégation par une entreprise d’une partie de son travail à une autre entreprise sous-traitante – qui, elle-même, peut choisir de faire appel à des sous-traitants (sous-traitance en « cascade »). Cette multiple subordination des travailleurs bouscule la conception binaire de l’opposition entre ouvriers et patronat – qui exploite, qui est exploité ?

Les travailleurs qui bossent sous le statut de stagiaire ou intérimaire remettent aussi en question l’identité du travailleur qui se voit déclinée en diverses catégories : entre stables, intérimaires et stagiaires, les travailleurs ne sont pas égaux.

Cette absence d’identité collective conduit alors à une absence de prise en compte d’intérêts communs entre intérimaires et travailleur(euses) fixes avec parfois des réflexes de désolidarisation et de mépris qui se développent entre les travailleurs(euses) qui ont un vrai contrat et les intérimaires.

Enfin, l’insécurité structurelle des précaires implique une mise en concurrence constante des travailleurs. La peur de perdre son emploi et la recherche d’un nouveau étant devenue permanente, les travailleurs sont sans cesse en compétition les uns avec les autres. Combien d’entretiens d’embauche, pendant lesquels il faut espérer la défaite des autres pour soi-même être « sauvé » et dans lesquels il faut prétendre être plus apte que ses concurrents, alors que ces processus de sélection sont, en réalité, fonction de la conjoncture économique.

Ultime difficulté pour cerner les précaires comme groupe homogène sont les diverses identités sociales qui se cachent derrière la précarité : les enfants d’ouvriers sont autant concernés que les personnes issues de l’immigration ou les jeunes diplômés… Comment voir une unité dans ce panorama éclaté de destins individualisés ?

J.-M. D. : Par conséquent, pourrait-on considérer la précarité comme la caractéristique majeure du travail dans la phase actuelle du capitalisme ?

M.K. : La précarité ne se résume pas à un aspect contractuel. Les restructurations d’entreprise, l’internationalisation et la volonté des entreprises de répondre à une rentabilité sur le court terme, ce mode de gestion propre aux entreprises néocapitalistes, est source d’une instabilité générale de l’emploi, un questionnement permanent qui « déstabilise les stables », car un CDI ne protège en rien d’un licenciement. La multiplication d’emplois précaires est un aspect de la flexibilisation de la main d’œuvre ; comprendre ses origines demande une prise en compte de l’ère actuelle du système capitaliste.

Alors que le contexte économique d’après-guerre était favorable aux luttes ouvrières pour l’obtention de concessions de la part des entrepreneurs, la donne a changé avec la crise des années 70, ouvrant la porte aux nouvelles politiques dites « néolibérales » des années 80 : libéralisation, privatisation, dérégulation. Souvent analysée comme un retrait de l’Etat, il faut plutôt voir dans cette évolution, une nouvelle manière de gouverner, notamment à travers une nouvelle régulation du marché du travail. Car l’État ne laisse rien au hasard quand il s’agit de créer les meilleures conditions pour permettre aux entreprises implantées sur son territoire de faire fructifier leur capital grâce à une main-d’œuvre disponible et bon marché. La création de nouveaux contrats, l’assouplissement des conditions de licenciement, cela est l’œuvre d’un état capitaliste, gestionnaire de la précarité de ceux qu’il gouverne.

Face à ces mutations, d’aucuns présagent l’émergence d’une nouvelle classe sociale, le « précariat », concept notamment développé par Robert Castel. Mais s’agit-il vraiment d’un changement qualitatif de la condition de travailleur au point d’y voir une nouvelle classe ? La précarité, n’est-elle pas intimement liée à la condition de travailleur ?

Si la précarité des jeunes correspond à une réelle transformation du rapport salarial, il ne s’agit que d’une déclinaison de ce rapport dans lequel le travailleur dépendra toujours de la volonté d’autrui. L’étymologie du terme en dit long du rapport social de domination qui est à la source de la précarité : « precarius » désigne ce qui est « obtenu par la prière ». N’est-ce pas le propre du travailleur, du « demandeur d’emploi » ? Le travailleur est par définition celui qui vend sa main d’œuvre, sa force de travail sur le marché de l’emploi. Sur ce marché il doit espérer trouver sa place dans un calcul de rentabilité qui se fait à ses dépens. Bien qu’historiquement les luttes ouvrières aient pu acquérir des garanties en matière de sécurité de l’emploi, cela n’était seulement possible que dans un contexte économique bien particulier, et n’a jamais libéré les travailleurs de cette dépendance qui est propre à leur « double liberté » : libres de vendre leur force de travail, mais libres, aussi, de tout moyen de production.

Les jeunes d’aujourd’hui – ouvriers, diplômés, de toutes les nationalités – malgré la diversité de leur situation, sont unis dans la galère qu’est la précarité. Ils doivent prendre conscience que leur situation est intimement liée à la condition de travailleur dans un système capitaliste. Une lutte contre la précarité implique le rejet de ce qui est à la racine de cette condition. Combattons ce système dans lequel femmes et hommes ne sont que des variables dépendantes d’un calcul de profit capitaliste, construisons une société, où nous décidions nous-mêmes de l’organisation du travail et de la distribution des richesses.

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