Un collectif féministe et anarchiste en Bolivie : les « Mujeres Creando »

lambert_heleneHélène Lambert est titulaire d’un Master en anthropologie de l’Université de Bruxelles (finalité « dynamiques sociales et développement »). Dans ce cadre, elle a rédigé un mémoire engagé, à ce jour inédit, intitulé « Féminisme autonome latino-américain et caribéen : critique du genre néolibéral. En Bolivie, les Mujeres Creando pour une décolonisation des corps ». En voici les lignes de force.

Jean-Michel Dufays : Pour commencer, qui sont les Mujeres Creando ?

Hélène Lambert : C’est un collectif bolivien féministe, anarchiste et anti-impérialiste composé d’une pluralité de voix et d’identités : « indiennes », « putes », « sorcières », « lesbiennes », parmi d’autres. Il a été crée au début des années 90 par Julieta Paredes et Maria Galindo, deux activistes lesbiennes, qui avaient été exilées en Italie pendant la dictature de Hugo Banzer Suárez (1971-1978), et qui revinrent au pays avec l’envie de créer un mouvement de femmes. Le collectif a plus de vingt ans d’existence et son histoire compte un grand nombre d’actions de rue, de grèves de la faim, de graffitis peints sur les murs des villes de La Paz et de Santa-Cruz de la Sierra, de publications d’ouvrages et de revues féministes, de participations à des événements militants et artistiques internationaux. Prenant ses distances avec la gauche traditionnelle bolivienne, le mouvement s’est affirmé, au fil des années, dans certaines valeurs telles que : l’analyse intersectionnelle des oppressions, l’autonomie économique et politique, la réécriture de l’histoire et la réinvention du langage, la créativité et le corps comme instrument de lutte, enfin la rue comme champ de bataille. Aujourd’hui les Mujeres Creando ont deux centres culturels anarcho-féministes qui sont autogérés par le collectif. Ceux-ci comprennent un café-restaurant pour financer les activités du mouvement, une bibliothèque et une librairie, une vidéothèque, une salle de projection et des salles de classe. On y trouve également un service d’aide socio-légale. Celui-ci, gratuit et facile d’accès, est destiné aux femmes victimes de violence qui souhaitent venir chercher de l’aide auprès de psychologues et d’avocates.

J.-M. D. : Quel est le contexte mondial, mais aussi latino-américain et plus précisément bolivien dans lequel milite le collectif des Mujeres Creando ?

H. L. : A une échelle mondiale, on assiste, avec la nouvelle phase d’expansion capitaliste, à une entrée massive des femmes sur le marché du travail. Pour le capitalisme néolibéral, ce surplus de main d’œuvre féminine (souvent bon marché) permet une accumulation accrue du capital. Loin de l’idée reçue selon laquelle le capitalisme serait l’allié du féminisme, cette entrée des femmes sur le marché du travail ne s’accompagne que rarement d’une amélioration des conditions de vie de la plupart d’entre elles. Dans les faits, seule une minorité privilégiée a véritablement bénéficié de l’accès à un emploi décent. L’entrée des femmes sur le marché du travail s’inscrit en effet dans un contexte de détérioration générale de l’emploi marqué par une augmentation du nombre d’heures de travail chez les ménages (qui travaillent plus pour gagner moins), de démantèlement de l’Etat social et d’augmentation de la pauvreté. Dans ce contexte, ce sont les femmes non-privilégiées (racialisées, pauvres, rurales) qui sont les principales victimes de la précarisation et de l’extrême flexibilité du travail. Celles-ci se trouvent souvent confrontées à une surcharge de travail car, en plus de leur rôle domestique traditionnel, elles doivent désormais assumer des travaux salariés pour pouvoir subvenir aux besoins de leur famille. Cependant, malgré cette situation, les discours qui postulent une amélioration du sort des femmes foisonnent, et cela particulièrement de la part des grandes institutions liées au bon fonctionnement du capitalisme mondial. Nancy Frazer postule, en conséquence, une réappropriation de la critique féministe par le capitalisme (Féminisme, Capitalisme et ruse de l’histoire, Cahiers du Genre 1/2011 (n°50)).

En Amérique Latine, c’est dans les années quatre-vingt que le néolibéralisme pénètre avec force (notamment avec la mise en place des politiques d’ajustements structurels (PAS) imposées par le FMI et la Banque Mondiale). Dans ces années-là, arrivent également sur le continent d’importants financements internationaux issus de la coopération au développement. C’est ce qui permet au féminisme de s’institutionnaliser et de prendre un essor considérable, selon une orientation parfois très libérale. L’institutionnalisation du féminisme ne reste pas incontestée parmi les féministes du sous-continent. Va naître en Amérique Latine un courant féministe autonome qui dénonce le caractère néocolonial et néolibéral de l’argent provenant du Nord ainsi que la fragmentation du féminisme en une série de réseaux spécialisés qui se concentrent sur des questions ponctuelles sans remettre en question la société dans sa totalité. Pour les autonomes, le féminisme doit aspirer à une transformation radicale de la société, en tenant compte de l’interconnexion des systèmes d’oppressions (capitaliste, colonial, patriarcal). Les Mujeres Creando figurent parmi les premières féministes à se revendiquer autonomes. Ce sont elles qui organisent ainsi la première rencontre du féminisme autonome latino-américain et caribéen.

En Bolivie, l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir (2005) suscite beaucoup d’espoir. Répondant rapidement aux demandes des secteurs sociaux mobilisés, Evo Morales nationalise les hydrocarbures le 1 mai 2006. Par ailleurs, il met en place une série de politiques sociales en faveur des plus démunis : programmes d’alphabétisation, augmentation du salaire minimum de 13 %, une baisse de 25% des factures d’électricité des plus pauvres, réduction de moitié du salaire des hauts fonctionnaires… En ce qui concerne la question des femmes, le bilan reste mitigé. Bien que la nouvelle constitution ait été écrite dans un langage non-sexiste, et d’une manière qui promeuve activement une vision égalitaire entre les sexes, les enquêtes ne pointent pas une amélioration nette du sort des femmes. Le rapport d’Amnesty International de 2015 dénonce par exemple les problèmes suivants : une demande insatisfaite dans l’accès aux moyens de contraception, une très importante mortalité maternelle qui touche surtout les femmes pauvres et racialisées, la criminalisation de l’avortement et les conditions dangereuses de clandestinité dans lesquelles il se pratique. Pour les Mujeres Creando, le discours étatique est en lui-même problématique car il présente les causes du patriarcat comme se trouvant uniquement dans la colonisation, ce qui conduit à une idéalisation erronée du monde indigène et des relations entre sexes qui s’y développeraient.

J.-M. D. : Peux-tu nous expliquer les rapports de pouvoir qui traversent les corps des femmes dans la Bolivie contemporaine ?

H. L. : Dans mon travail, j’ai cherché à jeter un regard sur les rapports de pouvoir qui traversent le corps des femmes boliviennes au travers de la lecture du pouvoir qu’en font les Mujeres Creando. C’est donc cette lecture que je reprends ici, d’autres lectures étant possibles. Ma recherche s’est appuyée à la fois sur les productions des Mujeres Creando mais également sur une série d’autres références théoriques.

Pour les Mujeres Creando, le pouvoir a des effets différenciés quand il s’applique sur le corps des femmes blanches et des femmes indigènes. En Bolivie, les femmes occupent des places très différentes au sein de la hiérarchie sociale en fonction de leur origine ethnique et de leur couleur de peau. En général, les femmes blanches, qui appartiennent aux classes dominantes, ont un travail salarié dans le secteur formel de l’économie. Au contraire, les femmes indigènes, qui font partie des classes populaires, travaillent dans le secteur informel pour de très bas salaires. Ces dernières occupent alors les activités d’employées domestiques, petites commerçantes ou artisanes, ou encore, travaillent dans les transports. Dans ce système d’inégalités économiques, sociales et culturelles, les préjugés racistes jouent un rôle important. Ainsi, l’imaginaire esthétique répartit radicalement les corps en deux groupes : ceux qui sont érotiquement désirables ; ceux qui ne le sont pas. D’un côté, les corps des femmes indigènes sont généralement considérés comme laids, et ces dernières doivent se résigner à ne jamais correspondre à ce qui est communément considéré comme beau. Par ailleurs, celles-ci sont les premières victimes d’abus sexuels. On comprendra que le corps féminin indigène n’est pas, en Bolivie, un corps érotisé comme l’est celui de la mulâtre dans les pays latino-américains à forte population noire, mais que l’abus des femmes indigènes par les hommes est plutôt à comprendre comme un moyen pour les hommes d’asseoir leur pouvoir. De l’autre côté, les femmes blanches, érigées en idéal de beauté, ont pour rôle d’adapter sans cesse leurs corps aux désirs du regard machiste. De plus, leur sexualité est strictement contrôlée. En effet, en plus de complaire au regard machiste, les femmes blanches sont également chargées de reproduire la race blanche, et donc, de ce fait, le système de privilèges économiques lié à leur couleur de peau.

Pour les Mujeres Creando, les inégalités entre sexes ne découlent pas uniquement du colonialisme et de ses manifestations contemporaines. Les inégalités entre sexes existent également dans le monde indigène. Les femmes du collectif dénoncent par exemple le caractère sexué et sexiste du port du vêtement indigène : une pression sociale très forte s’exerce sur les femmes pour qu’elles le portent. Les hommes eux, peuvent s’habiller à la mode occidentale. Par conséquent ce sont les femmes qui sont les premières garantes de l’authenticité indigène. Ce sont également les premières victimes du stigmate lié à leur ascendance indigène.

J.-M. D. : Penses-tu que les militantes féministes en Europe puissent transposer certaines analyses et, au-delà, certains moyens de lutte des Mujeres Creando ?

H. L. : Au niveau des analyses, ce que l’on peut retenir des Mujeres Creando, c’est que les oppressions (de genre, de sexe, raciales…) prennent de multiples formes selon les contextes (géographiques, sociaux, historiques, politiques…) et varient selon les personnes concernées en fonction de leur appartenance ethnique, de leur orientation sexuelle, de leur classe sociale, etc. En ce sens, il est important de produire des analyses situées. C’est-à-dire qu’il est important, dans nos recherches, de contextualiser à la fois les situations et les sujets, mais également la recherche et la chercheuse elle-même. Pour les Mujeres Creando, comme pour la recherche féministe, toutes les personnes n’ont pas la même légitimité dans la construction de connaissances. Le point de vue des personnes concernées par une situation d’oppression est toujours à privilégier. En effet, ces dernières sont considérées comme le plus à même de comprendre leur situation d’oppression.

Cette émergence d’un nouveau sujet de connaissance engagé entraîne d’importantes conséquences épistémologiques dans le champ scientifique, impliquant de sortir de l’idéal d’un savoir universel, neutre et objectif (qui, sous couvert d’impartialité, dissimule les rapports de force en jeu) pour laisser place à un savoir situé et comprenant toujours une part de subjectivité assumée.

Au niveau des moyens de lutte, c’est partant d’une compréhension de l’oppression comme toujours spécifique aux contextes et aux personnes qu’il est important d’adresser des réponses au pouvoir qui sont elles aussi, contextualisées, et qui s’adressent simultanément aux différentes dimensions du pouvoir dans une société donnée. C’est d’ailleurs ce que font les Mujeres Creando. Dans mon travail, ce sont plus particulièrement les performances d’art-action du collectif que j’ai étudiée. C’est souvent avec un vocabulaire corporel subversif, irrévérent et choquant, mais longuement pensé et adapté au contexte de la ville où se produit l’action, que les Mujeres Creando cherchent à susciter un nouvel imaginaire politique dans leur société.

Adapter et (re)penser constamment nos moyens d’actions n’empêchent pas, bien sûr, de s’inspirer de ce qui est fait ailleurs, par exemple par les Mujeres Creando. Par contre, la question de savoir s’il est possible de garder comme idéaux des universels au-delà des frontières culturelles est, quant à elle, extrêmement sensible et complexe… Ne risquons-nous pas, dès lors, de tomber dans des formes d’ethnocentrisme ?

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