Une bouteille sur l’océan. Histoire de S.

Mercredi 24 août 2016. Naissance de Natalia. Elle a déjà une sœur de cinq ans et deux frères de trois et deux ans. Mariée à quatorze ans, S., leur maman, n’en a aujourd’hui que vingt et un et une vie entière derrière elle. Tsigane, elle parle le serbe et un français mêlé de rares mots allemands. Jusqu’à quatorze ans, elle vit en Allemagne, puis en Serbie dans un campement gitan. Exclue de sa famille à la suite de son mariage, elle arrive en Belgique en 2009. Elle dit avoir gagné beaucoup plus d’argent que d’habitude lorsque, douze heures par jour, elle faisait la vaisselle dans un bar bruxellois pour… un euro cinquante de l’heure. Elle a cherché à faire le ménage chez des particuliers mais évidemment sans succès.

L’an dernier, je la rencontre une première fois au Parvis de Saint-Gilles, à Bruxelles, où elle fait la manche. Puis je ne la revois plus.

Voici une semaine, je la retrouve assise sur un banc. Je l’invite à manger. Elle est censée accoucher trois jours plus tard : c’est ce qui est notifié dans l’attestation médicale qu’elle me présente. Bien sûr je lui achète les médicaments dont elle a besoin, prescrits dans une ordonnance, de la nourriture pour ses enfants, des vêtements pour sa fille qui va naître. Quelle joie quand ses enfants me revoient le lendemain et que je leur apporte des jouets ! Cependant dans un magasin où je les accompagne, le petit A. est accusé d’avoir volé une boisson que je venais de lui offrir par une caissière portant une grande croix sur la poitrine. Faut-il relire « Les bijoux de la Castafiore » ?

Analphabète, S. ne peut ni lire les plaques de rue ni les noms des stations de métro. Elle ignore le nom et l’adresse du centre social où elle est hébergée. Même problème pour la chronologie. Elle ne sait pas la date de sa naissance que je découvre sur un document officiel qu’elle me montre. Elle connaît le millésime de l’année en cours et les sept jours de la semaine, sans pouvoir les dater, mais pas les mois. Elle ne possède pas de montre. Intellectuellement tout cela est perturbant pour un professeur d’histoire mais humainement beaucoup moins que sa misère matérielle.

Avant-hier je suis parvenu à identifier et à joindre le centre social où elle dort et l’hôpital où elle a accouché. Je me rends à la maternité. La maman qui m’appelle papa et sa petite Natalia se portent bien.

Je viens de terminer la lecture d’ « Eldorado » de Laurent Gaudé et la préparation d’un cours sur la pauvreté à Dublin au début du XXe siècle. Quand ce que vous étudiez jadis et ailleurs éclate comme une bombe ici et maintenant, vous n’en sortez pas indemne. Il y a dix ans, j’ai logé pendant six mois un sans-papier algérien, Smail, qui sortait d’une grève de la faim et qui est devenu mon ami. Je me sens impuissant devant ce qu’il a vécu alors et vit aujourd’hui, un drame. Cette fois, le choc est encore plus rude. Heureusement je peux compter sur l’aide matérielle et financière de généreux amis et d’une association qui m’accorde un subside ponctuel. En ce moment, je récolte les 125 euros qui permettront à S. d’obtenir un titre de séjour en Belgique (par bonheur, la réponse de l’autorité à sa demande de régularisation est positive depuis peu) et de bénéficier ainsi de l’aide d’un Centre Public d’Action Sociale communal. Avant qu’elle ne soit prise en charge par un collectif d’alphabétisation, je compte lui donner quelques cours d’écriture et de lecture mais aussi à sa fille aînée pour qu’elle soit scolarisée. Au sens propre, passer de la préhistoire à l’histoire, quelle aventure !

S. sort de l’hôpital Saint-Pierre demain. Mais de quoi demain sera-t-il fait?

Pour conclure, pourquoi ne pas reprendre la préface des « Misérables » qui, en l’occurrence, est, hélas, toujours d’actualité ?

« Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. » (1862)

Bruxelles, le 26 août 2016. Jean-Michel Dufays

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