« Gaza brûle-t-il ? ». Oppresseurs et opprimés, une histoire réversible

A l’heure du 70ème anniversaire de la libération de Paris, un parallèle entre l’occupation israélienne en Palestine et l’occupation allemande en France choquera plus d’un. Et pourtant… Lorsqu’on revoit les archives filmées, l’insurrection de la capitale française ressemble étonnamment à l’Intifada. Le feu des armes dérisoires utilisées par les résistants (« terroristes » pour les Vichystes) contre les véhicules blindés de l’armée ennemie renvoie aux jets de pierre des gamins palestiniens, se servant de frondes comme David face à Goliath, le champion des Philistins. Comment expliquer ces bégaiements de l’histoire sinon, au moins en partie, par la psychanalyse ? Les rappels des traumatismes du passé sont multiples : le ghetto de Varsovie ou le mur de la honte ; la « dératisation » des tunnels n’évoque-t-elle pas elle-même les images épouvantables de la propagande nazie ? Et puis la reproduction du discours sur la nécessité d’un espace vital. Comment ne pas penser également à Lacédémone, la cité guerrière, au comportement obsessionnel ? Le gruyère cisjordanien n’est-il pas constitué de cités périèques et les Gazaouis n’ont-ils pas, aux yeux de l’Etat militaire, le profil des hilotes qui, chaque année, étaient pourchassés et massacrés par les Spartiates ? Comparaisons anachroniques, ineptes, outrancières diront les bien-pensants. Et pourtant…

En Belgique, les réflexions de quelques intellectuels, et non des moindres, sont incompréhensibles. L’historien Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Belgique a, par exemple, établi dans un quotidien bruxellois un lien douteux entre le communisme et l’antisémitisme. Je le cite : « le PTB garde de vieilles traditions marxistes, presque soviétiques, où l’antisémitisme est camouflé sous le nom d’antisionisme » (« La bien-pensance et le politiquement correct deviennent effrayants », entretien réalisé par Jonas LEGGE, lalibre.be, samedi 9 août 2014). Le Parti du Travail de Belgique décrédibiliserait-il dès lors les manifestations pro-palestiniennes dont il serait coorganisateur ? J’ai participé à Bruxelles à tous les défilés contre l’offensive de Tsahal qui regroupaient de nombreuses associations, et je n’ai jamais entendu de propos antisémites. Bien au contraire, la délégation de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB) fut souvent acclamée.

J’ai lu aussi des commentaires insensés comme quoi les mouvements actuels contre le gouvernement israélien signifiaient par leur ampleur la victoire de Dieudonné. Parallèlement des intellectuels juifs de gauche font passer leur judéité avant la catastrophe humanitaire de Gaza et apportent leur soutien, dans leur effroi justifié ou non du Hamas, aux autorités de Tel Aviv alors que celles-ci sont elles-mêmes, par leur politique répressive, responsables du succès de l’organisation islamiste au sein de la population gazaouie. Confusion de la cause et de l’effet, à en perdre la boule. Ensuite beaucoup d’intellectuels ou se définissant comme tels – je pense à quelques journalistes – se tiennent à équidistance des belligérants, dans une frileuse neutralité qui sied à leur confort ou à leur prébende. Enfin combien se taisent, engoncés qu’ils sont dans le politiquement correct ou, pis encore, par indifférence, tétanisés par l’idéologie dominante. Ne pas prendre parti, c’est choisir le camp du plus fort. Ne pas agir, c’est nier l’idée même de justice et le droit à la vie.

Bien sûr, des manifestants, finalement pas si nombreux, clament de temps en temps qu’ « Allah est grand ». Est-ce évitable dans les circonstances dramatiques que les Gazaouis connaissent ? Abattus ou révoltés, tristes ou vindicatifs, à quoi ou à qui certains manifestants peuvent-ils croire si ce n’est à plus grand que l’hyperpuissance ? Les peuples n’ont-ils pas inventé les dieux pour combattre les forces du mal ? En fait, c’est bien l’ordre politique international qu’il s’agit de changer pour décoloniser la Palestine. Les manifestants savent bien qu’ils ne feront pas bouger d’un pouce la position israélienne mais ils espèrent, par leur action, faire pression sur leur propre gouvernement – et donc sur l’Union européenne – pour que soient prises des sanctions sur le plan international. Naïveté ? Sans doute. Simple battement d’aile d’un papillon ? Peut-être. Réponse à l’impératif kantien ? Certainement. Ils veulent, d’abord et surtout, montrer leur profonde indignation face à l’insupportable occupation qui étouffe un peuple. Ils ne peuvent et ne veulent pas se taire devant les groupes financiers qui déplacent opportunément le spectacle médiatique, et donc l’émotion populaire, en fonction des stratégies politiques du moment. Actuellement, en termes de rapports de forces (les seuls qui comptent dans la jungle des hommes), les Etats-Unis sont maîtres du jeu. Quelle modification de l’ordre régional et international les poussera à tenter d’infléchir l’attitude des gouvernements de Benjamin Netanyahou et de ses successeurs ? Il va de soi qu’il ne faut rien espérer de durable des rencontres du Caire. Par conséquent, faudra-t-il attendre que les réserves de pétrole au Moyen-Orient s’épuisent pour que la puissance impériale lache le supposé gardien de ses intérêts vitaux dans cette région du monde ? La guerre de cent ans n’est pas terminée.

Jean-Michel DUFAYS

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