La Belgique, un Etat en sursis ?

Ancien directeur au Ministère de la Région bruxelloise, Jean-Paul Nassaux est collaborateur scientifique au Centre de Recherche et d’Information socio-politiques (Bruxelles). Politologue, il est l’auteur de nombreuses publications. Voici ses réflexions sur quelques aspects de la situation politique belge.

Jean-Michel Dufays : Pendant un an et demi, dans l’attente de la formation d’un gouvernement, seules les affaires courantes ont été expédiées en Belgique au niveau fédéral. Cette situation inédite a-t-elle renforcé le désintérêt des citoyens pour la chose publique ?

Jean-Paul Nassaux : Il est plus difficile de mesurer un désenchantement des citoyens à l’égard de la politique dans un pays comme la Belgique où le vote est obligatoire que dans un pays tel que la France où l’importance du taux d’abstention peut représenter un symptôme de ce type. Certaines études d’opinion ont fait apparaître une fracture entre les citoyens et leurs élus.  Mais cela doit être relativisé.  En effet, les scores importants en voix de préférence réalisés par certaines personnalités politiques pourrait  être interprété comme un signal contraire.

J.-M. D. : Depuis quelques décennies, le nord et le sud du pays sont, aux yeux de l’étranger, en instance de divorce. La menace de séparation, proclamée haut et fort par certains partis flamands, est-elle sérieuse quand on connaît l’enjeu dont Bruxelles serait l’objet dans les négociations ? D’ailleurs, quel pourrait-être le destin de la capitale du pays ?   

J.-P. N. : Il est incontestable qu’il y a aujourd’hui des sensibilités très différentes entre francophones et néerlandophones en Belgique. Mais, comme le signalait il y a plus de dix ans, le grand historien belge Jean Stengers, « il n’y a pas au Nord et au Sud du pays deux peuples distincts.  Il y en a bien un au Nord, le peuple flamand – « ons volk »-, mais au Sud, personne ne se hasarde à dire « notre peuple ». Wallons et Bruxellois francophones forment une nébuleuse aux sentiments très variés que l’on ne saurait comparer au bloc national du Nord » [1].   Pour bien comprendre la situation institutionnelle et politique actuelle de la Belgique, il faut aborder l’histoire et remonter aux débuts de l’Etat belge en 1831.  Il s’agit alors d’un Etat unitaire avec le français comme véritable langue officielle.  Cela explique la précocité du mouvement flamand qui est presqu’aussi ancien que l’Etat belge lui-même. Ce mouvement, animé au départ par des philologues et des écrivains, va se développer pour obtenir d’abord le bilinguisme officiel en Flandre puis l’unilinguisme.  Il va inspirer la revendication flamande de l’autonomie culturelle, laquelle débouchera sur une conception de l’Etat fondée sur l’existence de deux grandes communautés, Bruxelles devant devenir un territoire co-géré par celles-ci. La démarche wallonne est, quant à elle, très liée à l’exigence d’une plus grande autonomie économique à la suite de la prise de conscience du déclin économique wallon (crise des charbonnages, de la sidérurgie, affaiblissement de la démographie).  Les francophones se prononcent donc pour une Belgique organisée en trois régions (Flandre, Wallonie, Bruxelles –agglomération qui s’est largement francisée en un siècle et demi). Toutefois, comme le souligne le directeur général du Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP), Vincent de Coorebyter, il y a un  contraste entre le degré d’adhésion à la revendication dominante du côté flamand et du côté francophone.  Si, à un rythme variable, tous les partis flamands et la société en général, se sont ralliés au modèle défendu par le mouvement flamand, du côté francophone, l’opposition sera vive dès le départ, et elle n’a pas disparu, entre régionalistes et communautaristes, sans parler de la résistance durable d’une partie de la population francophone à l’idée même de fédéralisme [2]. Vincent de Coorebyter impute cette division des francophones au fait que l’idée fédéraliste s’enracine dans une lutte de classes en Wallonie alors que ce n’est pas le cas en Flandre.

Amorcée par  différentes réflexions au lendemain de la seconde guerre mondiale, la transformation de la Belgique en un Etat fédéral  s’effectua par une suite de réformes de l’Etat à partir de 1970. Même si l’objectif d’une meilleure répartition des compétences entre l’Autorité fédérale et les entités fédérées (régions et communautés) est régulièrement avancé, ces réformes  – 1970, 1980, 1988-1989, 1993, 2001- allèrent dans le seul sens d’un transfert de  compétences de la première  vers les secondes.

L’évolution vers un renforcement des entités fédérées au détriment de l’Autorité fédérale continua à s’imposer sous l’impulsion des milieux politiques et économiques flamands.  En effet, si les premières négociations institutionnelles mettaient en présence des partenaires qui étaient, de part et d’autre, demandeurs de certaines réformes, il apparut, après la réforme de 1993, que les Flamands entendaient  aller plus avant dans la fédéralisation du pays – comme l’exprimera par la suite,  le ministre-président flamand Kris Peeters, en affirmant vouloir « mener la fédéralisation du pays jusqu’au bout de sa logique » [3], alors que les francophones adoptèrent une position plus défensive. Une telle différence d’approche relève d’ aspects émotionnels – un certain ressentiment flamand à l’égard de l’Etat belge, un plus grand attachement à la Belgique dans la population francophone-  ainsi que politiques, comme cela apparaîtra très clairement lors de la récente crise politique – l’idée répandue dans la droite flamande, largement majoritaire dans sa région, qu’il sera plus facile d’opérer certaines réformes très marquées à droite telles que limiter dans le temps ou rendre dégressives les allocations de chômage, assouplir la législation du travail, diminuer l’impôt des sociétés, etc., dans le cadre flamand que dans celui de la Belgique fédérale compte tenu du poids du Parti socialiste à ce niveau [4].  Elle s’inscrit, par ailleurs, dans un contexte européen où certaines régions riches aspirent à s’affranchir de la solidarité avec des régions plus pauvres de leur Etat. Giuseppe Pagano , professeur de finances publiques à l’université de Mons,  évalue en effet à 8 milliards d’euros les transferts financiers de la Flandre vers la Wallonie et Bruxelles.  On se trouve donc dans une situation paradoxale où les Flamands sont majoritaires au sein de l’Etat fédéral belge dont ils détiennent les principaux leviers alors que les francophones, qui y sont dominés,  veulent éviter le démantèlement de cet Etat.  Il est vrai que la séparation de la Belgique aurait pour conséquence un appauvrissement des populations wallonne et bruxelloise durant un certain temps.  L’opinion publique flamande s’est radicalisée. En effet, aux dernières élections fédérales, la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), parti nationaliste flamand, devenait très nettement la première formation politique flamande avec 27,8% en Flandre pour la Chambre.  Si l’on ajoute à ce score les résultats de l’extrême-droite flamande (le Vlaams Belang) et d’une petite formation de droite nationaliste (LDD –Lijst Dedecker), ce sont 43,8% des votes valablement exprimés dans les cantons flamands pour la Chambre qui se sont portés sur des partis revendiquant ouvertement le séparatisme.  Par la suite, différents sondages ont révélé de nouveaux progrès de la N-VA dans les intentions de vote en Flandre (sauf le dernier sondage de mai 2013, organisé par la RTBF et le journal La Libre Belgique).  La N-VA ne participe pas au gouvernement fédéral belge, composé des familles traditionnelles de la vie politique belge (socialistes, centristes chrétiens ou humanistes, libéraux, chacune de ces familles étant composées d’un parti francophone et flamand, dont les options divergent sur de nombreux points).  Ce gouvernement fédéral a engagé une profonde nouvelle réforme de l’Etat qui répond à un certain nombre d’exigences flamandes.  Les partis traditionnels flamands espèrent ainsi faire reculer la N-VA lors de la prochaine consultation électorale de 2014. Il est clair que la survie de la Belgique sera liée aux résultats de cette élection qui concernera le pouvoir fédéral mais aussi les entités fédérées et le Parlement européen.  Signalons que le dernier sondage de la RTBF et de La Libre Belgique accorde 48% des intentions de vote en Flandre aux partis séparatistes (N-VA, V.B., LDD).  Nombre de personnalités politiques et médiatiques flamandes ont expliqué le succès de la N-VA par le refus francophone de prendre en considération les aspirations flamandes à l’issue des élections de juin 2007.  Aussi se pose la question suivante : l’acceptation par les francophones de s’engager dans une nouvelle réforme de l’Etat, exigée par la Flandre, permettra-t-elle un reflux des nationalistes flamands ?

En ce qui concerne la Région bruxelloise, il faut savoir que la langue française y est largement dominante, même si certains essayent de la présenter comme une ville avant tout  multilingue et d’y promouvoir l’anglais.  Les francophones disposent d’une majorité écrasante au Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale. Mais la minorité flamande de Bruxelles bénéficie d’un certain nombre de mécanismes lui garantissant d’être associée à la gestion de cette région. Si la Flandre prenait unilatéralement son indépendance, elle se couperait de Bruxelles, ce qui ne serait pas pour elle  sans dommages économique et symbolique  (elle considère toujours Bruxelles comme une ville historiquement flamande où elle a installé sa capitale).   Cela explique la stratégie flamande de proposer le confédéralisme plutôt que le séparatisme. On perçoit qu’une partie du monde politique flamand vise ainsi à ne laisser qu’un minimum de compétences à l’Autorité fédérale et d’assurer de la sorte une autonomie à la Flandre qui ne serait pas éloignée de celle d’un Etat indépendant.  Le maintien formel d’une Autorité fédérale permettrait à la Flandre de conserver  le lien avec la capitale de celle-ci, Bruxelles.  Cela lui éviterait par ailleurs des négociations compliquées avec l’Union européenne que ne manquerait pas d’imposer la création d’un nouvel Etat indépendant. Face à un tel plan, il faut reconnaître que les francophones peinent à établir leur projet institutionnel .  Certains entendent renforcer le lien entre la Wallonie et Bruxelles.  D’autres, en Wallonie, envisagent un avenir purement wallon, tandis qu’à Bruxelles un courant d’opinion voit plutôt Bruxelles comme une métropole autonome multiculturelle ne privilégiant de lien  ni avec la Wallonie ni avec la Flandre.  Il n’en reste pas moins que le lien entre Bruxelles et la Wallonie reste prôné par les grandes formations politiques francophones.

J.-M. D. : Comme en France, mais à un degré moindre, le Parti socialiste, en Wallonie, est talonné par sa gauche. Le syndicat socialiste (FGTB), à Charleroi, dont le bourgmestre est justement président du parti, mais aussi dans le bassin liégeois, propose une alliance stratégique avec de petites formations pour créer un « vrai » parti de gauche. S’agit-il, pour toi, d’un vieux serpent de mer ou, là aussi, la menace d’une radicalisation s’avère-t-elle inquiétante pour le système ?

J.-P. N. : On peut considérer que le Parti socialiste belge francophone se situe à la gauche de la social-démocratie européenne (ce qui n’est pas le cas de son homologue flamand).  Cependant, il se trouve contraint de partager le pouvoir avec d’autres partis, en particulier, avec des partis flamands nettement plus orientés vers le néolibéralisme et qui n’entendent pas laisser la N-VA occuper seule un tel terrain.  A cela s’ajoutent les prescriptions sévères de la Commission européenne en matière d’austérité.  Le Parti socialiste, des rangs duquel est issu le Premier ministre Elio Di Rupo, a donc dû avaliser une politique de rigueur budgétaire qui mécontente sa base, notamment syndicale.  Dans ce contexte, alors que, jusqu’il y a peu, la principale concurrence à gauche du PS était représentée par le parti vert ECOLO, de petites formations plus radicales apparaissent ou se renforcent.  Citons le Mouvement de Gauche , créé en mai 2012, par un député wallon, dissident d’Ecolo, Bernard Wesphael, qui s’inscrit dans la mouvance du Parti de Gauche français de Jean-Luc Mélenchon.  Mais surtout, on remarque la montée en puissance du Part du Travail de Belgique (PTB).   Ce parti, à la base très stalinien, présente aujourd’hui un nouveau visage moins dogmatique et est très présent dans le débat politique.  Il a obtenu de bons résultats aux dernières élections communales, en particulier dans la région liégeoise, mais aussi dans certaines communes flamandes et bruxelloises.  Le dernier sondage commandé par la RTBF et La Libre Belgique (mai 2013) accorderait 4,6% des intentions de vote en Wallonie au PTB et 2% au Mouvement de Gauche.  Ce qui permet à « la gauche de la gauche » de dépasser les 5%. Il semble donc que cette gauche se trouve en mesure d’obtenir des parlementaires aux prochaines élections.  On ne parlera pas, à ce stade, de menace pour le système, mais de l’émergence d’une gauche qui marque sa rupture avec celui-ci.


[1] J. STENGERS et E. GUBIN, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918. Tome 2 : le grand siècle de la nationalité belge, Editions Racine, Bruxelles, 2002, pp.200-201.

[2] F. MORIN, G. KURGAN , D. LUYTEN, V. DE COOREBYTER, « Les groupes d’entreprises et la décision politique.  Eléments du colloque du 50ème anniversaire », Courrier  hebdomadaire, CRISP, n° 2011, 2009, p.41.

[3] Le Soir, 25 et 26 août 2007.

[4] D. SINARDET, « L’agenda de droite de la N-VA », Le Soir (Forum), 9 septembre 2010.

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