Réalités et faux-semblants de l’émotion populaire en Espagne

1132609118Hispanisant et philosophe, Ismael Jaenada prépare une étude sur la philosophie de l’histoire d’Alexandre Kojève. Voici les réponses aux questions que je lui ai posées.

Jean-Michel Dufays : On parle de moins en moins des répercussions de la crise en Espagne. En dernier lieu, c’est de Chypre dont il fut surtout question dans les médias. A tes yeux, ce phénomène est-il dû à une occultation des faits par une presse soucieuse avant tout de surfer sur le présent immédiat ou, plutôt, à une réelle résignation des Espagnols ?

Ismael Jaenada : Je ne suis que rarement les informations dans les médias belges ou français mais ce que je lis me semble suffisant pour me rendre compte qu’effectivement, la crise espagnole a été remplacée par d’autres sujets d’actualité. Actuellement on pourrait dire la même chose de Chypre. De fait, les médias semblent s’intéresser à d’autres sujets comme le mariage homosexuel. Il est probable que les médias français auront consacré plus de temps à ce sujet qu’à la catastrophe de Fukushima. Mais nous aurons tout le temps de parler de catastrophes telles que Tchernobyl ou Fukushima… toute l’éternité, n’est-ce pas ?

Il me semble que ta question va plutôt dans le sens de savoir si le  manque de réponse de la société espagnole aux ravages de l’économie et des finances justifie le fait que pratiquement aucun journal ne consacre  de  pages  (ou très peu) à la crise espagnole.  Je ne suis pas en mesure de répondre précisément à ta question, car même si je lis régulièrement les différents journaux espagnols concernant la révolte sociale contre la politique néolibérale des derniers gouvernements, je manque d’informations de première main. De temps en temps je vais en Espagne et j’essaie d’en discuter de manière informelle avec des personnes issues de milieux divers (professeurs, ouvriers, indépendants, chômeurs, pensionnés…). Ce que je peux te dire ne dépasse donc pas le stade de la simple impression. Ce que je sais c’est qu’il n’y a  pas vraiment eu une contestation sociale proportionnelle à la gravité de la crise. Pour différents motifs, aucune réaction importante ou effective de la part de ceux qui la subissent ne s’est produite jusqu’à maintenant. Comme tout le monde le sait, il y a eu, il y a deux ans, en même temps que le « printemps arabe » et juste avant les élections législatives de 2011 en Espagne, des manifestations dans toute l’Europe pour protester « contre le capitalisme ». En Espagne ce mouvement était représenté par le groupe qui portait le nom malheureux de « Los Indignados » (ou « 15M », en référence à la date du 15 mai, jour des concentrations massives à la Puerta del Sol à Madrid). Ce mouvement était très confus et très hétérogène. Ses slogans étaient aussi imprécis que ses revendications. En ce qui concerne les groupes qui commandaient ces manifestations, par le biais  des « réseaux sociaux », aucune revendication substantielle qui mette en question l’actuel ordre mondial du « règne de la marchandise » ne s’est manifestée. Cela consistait plutôt en des revendications à caractère réformiste et des gestes pseudo-révolutionnaires. Il s’agissait de revendiquer le maintien du vieil ordre perdu, de ce qu’on appelle en Espagne « la sociedad del bienestar », la « société du bien-être », société de l’abondance capitaliste, société dont, vraisemblablement, nous aurions pu tous jouir sans le démantèlement de l’État Providence et l’avènement de l’actuelle politique économique néolibérale imposée par la Troika.

« Los Indignados » demandaient candidement, il me semble, plus de démocratie et un contrôle populaire sur la politique des parlementaires et de ses lobbyistes, par le biais, encore une fois, d’un réseau social virtuel qui permette aux « citoyens » d’être reliés à tout moment à ces parlementaires et de donner leur avis sur la politique à suivre. A partir de ces manifestations,  un mouvement parallèle,  celui-ci bien plus populaire et basé sur le principe des « assemblées », est apparu dans pratiquement toutes les capitales espagnoles. Des milliers de personnes occupaient les places centrales, s’asseyaient ou passaient la nuit à discuter sur la question de savoir s’il fallait changer le monde ou seulement certains de ses aspects, et si oui, comment on pouvait y arriver. La protestation visait surtout la classe politique. Il faut noter que tout cela s’est produit contre l’avis des autorités. Mais cela n’a abouti à rien.

Ainsi une majorité représentée par « Los Indignados », à travers les concentrations massives dans les rues, protestait contre une classe politique vouée aux intérêts exclusifs des groupes financiers. Une autre, plus minoritaire, via les assemblées populaires, allant un peu plus loin, exprimait un vague désir de transformation. Cette négation du système reste, pour le moment, à l’état de spéculation. Quoiqu’il en soit, pratiquement tous les groupes manifestent le désir de vouloir changer celui-ci de façon pacifique, même si on sait que ceux qui dirigent le monde ne sont pas prêts à abandonner le pouvoir de leur propre gré. Si la situation sociale se complique, il faudra s’attendre à des manifestations bien plus virulentes.

Lors des élections, à en croire les informations officielles, plus de 50% de la population espagnole aurait été voter [1] et cela malgré le dégoût qu’une partie importante du peuple espagnol manifestait ouvertement à l’égard de l’entièreté de la classe politique et syndicale. Une anecdote amusante : lors de la dernière session plénière du Congreso de los diputados du précédent gouvernement socialiste, quelques députés  ont dit comprendre la haine et le profond mépris que le peuple espagnol manifestait  pour ceux qui ne représentent pas les intérêts des citoyens (on se rappelle du slogan « No nos representan » – « ils ne nous représentent pas » qui est apparu à plusieurs reprises dans les manifestations »). Au Congrès, un député a même été jusqu’à citer Guy Debord pour signaler que le peuple avait des raisons de se plaindre de la gestion séparée du pouvoir [2]. En effet, dans La société du spectacle, le situationniste français avait réalisé la critique du pouvoir séparé et de la vie aliénée ainsi qu’exprimé « la séparation radicale d’avec le monde de la séparation ».

Il y a eu et il y a des grèves dans différents secteurs. Ces grèves n’aboutissent même pas à satisfaire les modestes revendications des travailleurs.

Un événement dont on a très peu parlé à l’étranger, m’a semblé avoir à la fois une signification politique très importante  et très révélatrice de la « passivité » de la classe moyenne : la grève des contrôleurs de la navigation aérienne de décembre 2010 qui a eu lieu pendant le « pont » du congé de la Constitution. Le  gouvernement socialiste, alors au pouvoir, a changé autoritairement et sans concertation préalable,  les conditions de travail des contrôleurs aériens en les obligeant à exercer leur travail à un rythme effréné et, qui plus est, dangereux pour le contrôle aérien. Et cela, le jour de la fête de la Constitution !

Les travailleurs se sont rapidement mis en grève. Des milliers de passagers hystériques, désespérés de ne pas pouvoir partir en vacances, se sont retrouvés coincés dans les aéroports de toute l’Espagne. Les chefs des syndicats, qui « malheureusement » n’avaient pas, ou presque pas, de représentation au sein des organisations de contrôleurs aériens, priaient eux aussi pour l’arrêt de la grève. À minuit, le gouvernement a fini par déclarer l’état d’exception. Concrètement le gouvernement déclarait « el estado de urgencia en las torres de control » (« l’état d’urgence dans les tours de contrôle ») et soumettait les travailleurs à l’autorité militaire en les obligeant à reprendre le travail. Mais il se trouve que les travailleurs des tours aériennes ont persisté dans leur refus de se remettre au travail. À en croire les déclarations de la presse, des militaires se seraient présentés dans les tours et auraient obligé les travailleurs à reprendre le travail, en visant leurs têtes avec des armes [3]. Cela aurait été intéressant de voir ce qui serait arrivé si un seul travailleur avait désobéi aux ordres des militaires. En déclarant l’état d’exception pour mettre fin à la grève, le gouvernement socialiste  a renoué avec une veille tradition espagnole qu’on pensait reléguée au passé. Je n’ai pas trouvé une seule déclaration de soutien à ces grévistes ou de protestation contre cette façon autoritaire de procéder du gouvernement, si ce n’est celle des autres contrôleurs aériens européens [4]. En tout cas, en Espagne, ces travailleurs ont été complètement abandonnés à leur sort.

Le gouvernement a déclaré un « état d’urgence » pour que les vacanciers puissent partir en vacances. Or, selon la coutume de nos démocraties, il est normalement proclamé en période de guerre ou pour des raisons de sécurité nationale ou d’ordre public. Il existe une preuve que cette façon de procéder ne devait pas, en principe,  déplaire aux électeurs : le candidat socialiste aux élections s’est vanté plus tard, lors d’un débat télévisé avec le candidat de l’opposition, de l’effectivité de cette façon de régler les problèmes. On est habitué à penser que ce sont des pratiques plus propres à des états totalitaires. Le philosophe Giorgio Agamben a montré, dans un livre très intéressant sur l’état d’exception,  comment « la création volontaire d’un état d’urgence permanent (même s’il n’est pas déclaré au sens technique) est devenu une des pratiques essentielles des États contemporains, y compris de ceux que l’on appelle démocratiques » [5] .

Parmi les exemples les plus significatifs, on trouve le décret que l’État nazi promulgua le 28 février 1933 « pour la protection du peuple et de l’État » et qui suspendait les articles de la constitution de Weimar relatifs aux libertés personnelles ; mais aussi le military order édicté par le président Bush le 13 novembre 2001, qui permettait la détention indéfinie des prisonniers pour des motifs de sécurité nationale ainsi que l’annulation de tout statut juridique.  Notons que les prisonniers de Guantanamo subissent  une détention « soustraite à la loi et au contrôle judiciaire » comparable « à la situation juridique des juifs dans les Läger nazis » [6].

Pour pouvoir suspendre l’ordre juridique dans les aéroports, le gouvernement « démocratique » espagnol a prétexté le droit à la libre circulation des citoyens, mais en réalité, la volonté  d’appliquer cette décision résidait dans la nécessité  économique de préserver les vacances des touristes. Avec la crise, les Etats européens commencent à se servir de plus en plus de cette volonté de suspension des libertés qu’est la déclaration de l’état d’urgence dans le but d’en finir avec les grèves des travailleurs. Le premier ministre grec Andonid Samaras vient aussi de menacer les enseignants d’une déclaration de l’état d’urgence s’ils décidaient de faire grève le vendredi 17 mai dernier. Cela signifiait, pour les enseignants qui ne se soumettaient pas à l’autorité, l’emprisonnement ou l’expulsion de la fonction publique.  Et ce n’est pas la première fois que Samaras se sert de cette méthode pour briser des grèves.

Néanmoins, il y a eu aussi en Espagne de très grandes manifestations comme par exemple celle, déjà légendaire, du 25 septembre  2012 au cours de laquelle des manifestants se sont concentrés autour du Congrès afin de provoquer la démission du gouvernement et la mise en place d’un processus constituant. Celle-ci a été brutalement réprimée par la police. À l’issue de toutes ces manifestations, on peut d’ailleurs se demander si la répression, parfois violente, et la peur, n’ont pas joué un rôle dans ce qu’on peut appeler « la passivité » des Espagnols. Certains pensent que seule une grève générale indéfinie pourrait mettre un terme à cette situation, mais qui va faire cette grève et quelle forme va-t-elle prendre ? Les syndicats majoritaires font tout pour empêcher les grèves et les syndicats anarchistes n’ont pas actuellement la force de mobilisation nécessaire. On est très loin du regard ému qui contemplait la foule prolétaire défiler en désordre, les armes à la main, à Barcelone ou à Madrid en 1936…[7]

J.-M. D. : Comment la classe politique espagnole justifie-t-elle les mesures d’austérité qu’elle a prises ?   

I. J. : Le gouvernement continue à vanter avec un aplomb incroyable les bons résultats de sa politique économique qui ne paraît obéir qu’aux diktats de la Troïka (même s’il veut montrer à la population qu’il jouit encore d’une certaine autonomie). Si j’ai bien compris, le gouvernement espagnol fonde ses espoirs de « redressement économique » sur la vente à moitié  prix, aux étrangers, des appartements de la Côte que les banques n’arrivent pas à vendre (le gouvernement a promis une carte de séjour à tout étranger qui achète une maison en Espagne), sur la baisse du coût de la main d’œuvre et sur le licenciement des travailleurs avec des indemnités dérisoires. Pour le dire métaphoriquement, soit le travailleur espagnol se vend au prix du travailleur du Bangladesh, soit « les investisseurs » partiront ailleurs. Voilà le message que le gouvernement semble transmettre à la population.  Le gouvernement attend-il que l’Europe délocalise ses entreprises en Espagne ? Mais il paraît que les seuls investisseurs que le gouvernement ait jusqu’ici convaincu de  s’installer en Espagne soient le macro-casino « Las Vegas Sands Corporation » à Madrid et l’usine Ford à Valence, récemment démantelée à Genk en Belgique. Les syndicats majoritaires, de leur côté, imposent aussi le conformisme et la résignation. À en croire les plaintes du dirigeant stalino-chrétien espagnol des Comisiones Obreras,  il serait inadmissible que la classe ouvrière ne puisse pas aller au cinéma à cause de la crise. Cette affirmation de ce dirigeant syndical n’est pas si inoffensive qu’il y  paraît : elle exige du pouvoir économique en place qu’il soit conscient que la fin de « la société du bien-être », c’est la fin de l’illusion et que celle-ci est nécessaire pour continuer à faire travailler les masses. Gianfranco Sanguinetti le rappelait quand il disait que « toutes les formes de société qui ont dominé dans l’histoire  se sont imposées aux masses, qu’elles devaient tout simplement faire travailler, par la force et par l’illusion » [8]. Pourtant, le pouvoir en place entend aujourd’hui faire travailler les masses uniquement par la force sans  devoir recourir à l’illusion.

Il y a quelques jours, je lisais que le journal télévisé espagnol national avait vanté les bénéfices psychologiques de la prière pour affronter la crise. Mais l’effet narcotique de la vieille prière ne sera pas suffisant pour calmer la détresse d’une foule désespérée. Les conservateurs aiment nous rappeler ces paroles sur la dictature du  penseur catholique Donoso Cortés : “Señores, no hay más que dos represiones posibles : una interior y otra exterior, la religiosa y la política. Estas son de tal naturaleza que cuando el termómetro religioso está subido, el termómetro de la represión política está bajo; y cuando el termómetro religioso está bajo, el termómetro político, la represión política, la tiranía, está alta” [9]. Ainsi, les syndicats sont conscients qu’il faut maintenir le thermomètre de l’illusion bien haut afin d’éviter la répression politique (dans la situation actuelle, cela ne va pas être une tâche facile) tandis que le gouvernement semble vouloir en finir avec la « société du  bien-être ». Par ailleurs, les distractions nationalistes,  n’arriveront pas à détourner l’attention des masses de leurs véritables malheurs. La pauvreté, qui ne frappait qu’une minorité, atteint maintenant une partie importante de la population…

J.-M. D. : Quels sont les symptômes visibles de la crise économique depuis 2008 ?

I. J. : La crise est d’abord une crise de l’économie générale mais celle-ci s’est surtout manifestée en Espagne comme crise des hypothèques et comme crise bancaire. Celle-là a provoqué l’expulsion de leurs logements de milliers de personnes. Ainsi là où il y a des centaines de milliers de logements vides, il y maintenant une crise paradoxale du logement.

Comme tout le monde le sait, il y a eu une bulle immobilière en Espagne qui a fini, comme toutes les bulles,  par éclater. Il s’agit d’un phénomène bien connu de l’économie de la libre entreprise. L’immobilier avait séduit les investisseurs avec la suite qu’on connaît. Euphorie, hausse des prix et krach final avec « ses douloureux lendemains ». Cette fois-ci, l’objet de séduction n’était pas des tulipes ou de l’or, mais, comme dans la crise américaine des subprimes, des hypothèques et des habitations, qui n’étaient pas toujours des « secondes résidences ». Les principales perdantes de cette spéculation ont été les classes laborieuses (j’ose encore employer ce nom même s’il faudrait peut-être parler déjà de classe désœuvrée ou de classe au chômage). S’il est certain que cette espèce de fièvre spéculative s’est emparée des classes moyennes, il serait un peu réducteur de culpabiliser, comme on l’entend souvent dire ici, tout le peuple espagnol, de dépenser plus qu’il ne peut et de penser qu’il mérite ce qu’il vit actuellement. Les classes laborieuses n’avaient pas le choix si elles voulaient obtenir un logement. On construisait beaucoup, mais avec la spéculation sur le logement, payer un loyer était parfois plus cher et plus compliqué qu’acheter une habitation avec les facilités que la banque octroyait pour des crédits astronomiques. La spéculation avait atteint les couches les plus basses de la société. En achetant un bien immobilier, à un prix déjà démesuré, les acheteurs croyaient aveuglément que leurs habitations n’allaient cesser de prendre de la valeur puisque les prix, œuvres de la spéculation, continuaient à grimper à un rythme frénétique. Personne ne s’avouait qu’il se verrait un jour obligé de rembourser un crédit pour une habitation ayant une valeur nettement inférieure à la valeur d’origine. Maintenant, il y a des centaines de milliers de personnes sans logement. Personne ne semble  être en mesure de donner les chiffres exacts du nombre d’expulsions qui ont eu lieu depuis le début de la crise. En 2012, les expulsions pour cause de crédits impayés seraient de l’ordre de 100.000 [10]. Ce chiffre concernerait uniquement les expulsions qui ont été traitées par les tribunaux. On ne dispose pas des chiffres concernant les expulsions conclues « à l’amiable » entre les propriétaires et les banques.

De plus, lorsque la banque saisit un logement, la personne expulsée lui est encore redevable de la dette contractée restante, car la banque saisit la maison au prix actuel du marché et non au prix d’achat. Il ne faut pas oublier non plus les expulsions de locataires : certains ont été jetés à la rue tout simplement parce qu’après avoir perdu leur travail, ils ne parvenaient plus à payer leur loyer.  Face à cette situation néfaste, un nombre indéterminé de personnes désespérées a opté pour le suicide. Le chômage a augmenté de manière spectaculaire : 4 millions et demi  de chômeurs en plus, en seulement 5 ans. Plus d’un demi-million de familles se verrait maintenant dans l’impossibilité de rembourser des prêts hypothécaires et serait passable d’expulsion.

Pour faire face à cette situation, un mouvement alternatif est apparu pour revendiquer « la dación en pago » [11] : « las plataformas de afectados por la hipoteca » (« les plate-formes des personnes affectées par l’hypothèque »). Les membres de ces organisations vont parfois manifester au domicile des ministres, ils appellent cela des « escraches ». Mais leur action est loin de représenter une contestation radicale des abus des banques. Ce groupe revendique uniquement un changement de la loi relative aux hypothèques.

En Andalousie, le gouvernement formé par une coalition socialiste-communiste, conscient qu’il doit faire quelque chose pour calmer la population et s’assurer de l’appui populaire dont il a besoin pour continuer à gouverner, vient de sortir un décret d’expropriation temporaire des logements vides qui se trouvent dans les mains des banques. Les banques seront redevables d’une taxe ou amende pour chaque logement inoccupé en leur possession. La Catalogne vient d’imiter l’Andalousie avec la publication d’un décret similaire. Pour les personnes de la rue, ces solutions sont illusoires. D’après le  groupe « STOP DESAHUCIOS » (Andalousie) que j’ai pu interviewer  à propos de cette affaire, les politiciens de la « Junta de Andalucia » (Gouvernement régional andalou) manquent de courage et restent opportunistes, timorés et très respectueux de la sacro-sainte propriété de la banque. La « Junta de Andalucia » elle-même serait en possession de milliers de logements vides qu’elle ne met pas à la disposition de ceux qui en ont le plus besoin. Les groupes de rue tels « STOP DESAHUCIOS » demandent tout simplement la déclaration de l’état d’urgence en Andalousie, mais cette fois-ci pour mettre immédiatement à la disposition des personnes qui en ont besoin des logements vides appartenant à la banque et à la Junta. Des occupations de terres en Andalousie, propriétés improductives de l’État, se sont également produites. Mais ce sont des actes plutôt symboliques. Bref, les revendications restent ponctuelles et parcellaires. Chacun voudrait trouver une solution à son problème particulier sans se soucier des problèmes des autres et sans mettre en question la totalité de ce système monstrueux. Ainsi, en Espagne, s’il est difficile d’imaginer un mouvement de subversion générale actuellement, les conditions extrêmes auxquelles sont confrontés les gens, laissent présager des explosions de révolte. « On sait – écrivait Paul Mattick  avec une grande clairvoyance, dans un passé déjà révolu – que les idées subversives ne prennent leur essor que s’il règne un mécontentement  profond.  Dans les économies mixtes, la pauvreté ne frappe encore qu’une minorité d’hommes qui, tout en étant nombreuse assurément, demeure minorité, une minorité dont l’opposition ne parvient pas à prendre corps. Elle ne saurait se transformer en force sociale capable de battre en brèche les intérêts matériels que l’idéologie dominante exprime. Les autorités, qui représentent une majorité satisfaite de son sort, laquelle comprend toujours la classe ouvrière, viennent facilement à bout des révoltes causées par le désespoir. Et les conditions mêmes d’existence qui sont faites à la sous-catégorie d’hommes privés de tout, risquent de la décimer. Mais que cette sous-catégorie s’accroisse – et tel est bien le cas – et ses actes de révolte iront se multipliant ; du même coup, ceux qui jusqu’alors étaient satisfaits de leur condition seront de plus en plus nombreux à se dire que leur tour viendra, qu’un jour, et un jour proche, ils se verront eux aussi au rebut de la société. À juger d’après le passé, la misère sociale, à mesure qu’elle grandit, devient un élément de force, d’une force génératrice d’actions visant consciemment à mettre fin à la misère. Certes, il peut en aller différemment à l’avenir ; l’ère des révolutions est peut-être close. Mais juger d’après le passé reste le seul moyen de porter quelque jugement que ce soit dont nous disposons. Dès lors, tout est possible, même une révolution ouvrière » [13] .


[1] En Espagne le vote n’est pas obligatoire.

[2] Le député Monteserín Rodríguez : Lo expresaba así El Roto en una de sus  viñetas: ¿Por qué si mandan los mercados elegimos a los   políticos? La gran aliada para esta desviación de atención es la sociedad del espectáculo. Lo definía muy  bien en los años ochenta Guy Debord. Definía el espectáculo como una relación social entre personas mediatizadas por imágenes. Eso somos a los ojos del gran público: una relación de imágenes; imágenes vacías o imágenes de bronca en este salón de plenos, templo de la democracia (…)La sociedad del espectáculo así lo demanda y en cierto modo nosotros somos mercancías de esa sociedad. ¿No es cierto, señorías, que viendo los informativos muchas veces nos sentimos así todos los que estamos aquí? Otra viñeta de El Roto dice: La prensa cada vez trae más munición y menos información. Muchas veces la munición para esa sociedad del espectáculo la damos nosotros. Señorías, ahí sí que tenemos que hacer un gran ejercicio de autocrítica todos y todas”. Dans  DIARIO DE SESIONES DEL CONGRESO DE LOS DIPUTADOS PLENO Y DIPUTACIÓN PERMANENTE Año 2011 IX Legislatura Núm. 254 Sesión plenaria núm. 242 celebrada el martes 21 de junio de 2011

[3] « La guardia civil obligó a algunos controladores a trabajar a punto de pistola », Público, 4/12/2010

[4] Dans ce sens, on peut lire un communiqué de presse de soutien Des soldats en salle de contrôle  de la SNCTA, les contrôleurs aériens français.

[5] Giorgio Agamben, État d’exception, Homo Sacer, II,1. Paris 2003.

[6] Idem

[7] Franz Borkenau dans Spanish Cockpit. Rapport sur les conflits sociaux et politiques en Espagne (1936-1937) : « La première impression : des travailleurs en armes, le fusil à l’épaule mais portant des vêtements civils. Trente pour cent peut-être des hommes déambulant sur les Ramblas étaient armés de fusils, et pourtant il n’y avait pas trace de police ou d’armée régulière. Des armes, des armes, encore des armes… » ou encore  Luis Buñuel dansMon dernier soupir : « La révolution violente que nous sentions monter depuis quelques années, et que personnellement j’avais tant souhaitée, passait sous mes fenêtres, sous mes yeux. Elle me trouvait désorienté, incrédule. Une quinzaine de jours plus tard, l’historien de l’art Elie Faure, qui soutenait ardemment la cause républicaine, vint passer quelques jours à Madrid. J’allai le visiter un matin à son hôtel et je le revois encore à la fenêtre de sa chambre (…) regardant les manifestations de rue, qui devenaient quotidiennes. Il pleurait d’émotion de voir le peuple en armes. Un jour nous avons vu défiler une centaine de paysans, armés à la vaille que vaille, quelques-uns avec des fusils de chasse et des revolvers, d’autres avec des faucilles et des fourches. Dans un effort visible de discipline, ils essayaient de marcher au pas, en rang par quatre. Je crois que nous avons pleuré tous les deux. »

[8] Censor (Gianfranco Sanguinetti), Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie, suivi de Preuves de l’inexistence de Censor par son auteur. Champ libre, 1976.

[9] Traduction : « Il  y a seulement deux répressions possibles, une intérieure et une autre extérieure, la religieuse et la politique, celles-ci sont de telle nature que quand le thermomètre religieux est élevé, le thermomètre de la répression politique est bas; et quand le thermomètre religieux est bas, le thermomètre politique, la répression politique, la tyrannie est  élevée ».

[10] “En 2012 España vivió 101.034 desahucios, según un informe elaborado por el Consejo general del Poder judicial”, en  « La vida después de un desahucio », El país 24/05/2013. Traduction : “En 2012,l’Espagne a connu 101.034 expulsions, selon un rapport élaboré par le Conseil Général du pouvoir judiciaire”, dans “La vie après une expulsion ».Journal El país.

[11] La dette envers la banque serait clôturée dès la saisie de la maison par celle-ci.

[12] Paul Mattick, Marx et Keynes. Les limites de l’économie mixte. Gallimard, 1972

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