Avril 2013 : la France connaît-elle une crise de régime ?

arton61Christian Amalvi est spécialiste de l’histoire culturelle de la France contemporaine. Professeur à l’Université Paul Valéry – Montpellier III, ses nombreuses publications concernent principalement l’histoire de l’historiographie. Il a bien voulu répondre à mes questions.

Jean-Michel Dufays : Les débats houleux à l’Assemblée nationale française aujourd’hui semblent réactualiser certains temps forts de la IIIe République. Est-ce un épiphénomène ou une véritable crise de régime, comme le proclame la droite ?

Christian Amalvi : Très franchement, je ne crois pas que le scandale provoqué par Cahuzac puisse réactualiser les temps forts des crises parlementaires de la IIIe. D’abord parce que, sous la IIIe République, le Parlement – Chambre des députés + Sénat – était le véritable lieu du pouvoir, le gouvernement n’étant que l’émanation, révocable,  de la représentation nationale. Or, sous la Ve République – et même si la gauche a rendu au Parlement quelques une de ses prérogatives – le centre du pouvoir n’est ni le Parlement, ni même le gouvernement, mais l’Elysée, c’est-à-dire la Présidence de la République. Sarkozy traitait François Fillon, son Premier ministre de simple conseiller. Même si François Hollande est plus respectueux de Jean-Marc Ayrault et de sa fonction, il n’en reste pas moins que le Premier Ministre n’est que l’exécutant docile d’une politique qui se décide à l’Elysée. Donc pas de comparaison pertinente entre les crises à répétition de la IIIe République et celles de la Ve. Précisément parce que les institutions de la Ve République montrent depuis longtemps déjà leur capacité à amortir les chocs. En Italie, depuis plusieurs semaines, il n’y a toujours pas de gouvernement, en France l’alternance, au printemps 2012, s’est faite sur le champ sans aucune contestation. Il me semble que la Belgique a vécu pendant une année sans gouvernement  Ceci étant dit, ce scandale n’est ni un épiphénomène, il va laisser des traces profondes, notamment à gauche, ni une crise de régime. Personne ne peut obliger Hollande à modifier son gouvernement, à dissoudre le Parlement, voire même à démissionner lui-même. Et si les Français approuvent le remède de cheval qu’il vient d’imposer à la classe politique en révélant son patrimoine, il peut attendre encore un an, les municipales du printemps 2014, avant de modifier son gouvernement en fonction des résultats électoraux. Donc pas de crise politique majeure en vue, sauf bien sûr s’il s’avérait que Pierre Moscovici avait couvert les agissements de Cahuzac, ce que je crois pas, Pierre Moscovici ayant la réputation, justifiée, d’être un homme intègre et compétent.

J.-M. D. : Le scandale lié au Canal de Panama ou l’Affaire Stavisky paraissent a posteriori moins déstabilisants sur le plan politique que la fraude avérée d’un ministre du Budget. Selon toi, quelle trace éventuelle les manuels scolaires du futur en garderont-ils ?

Ch.A. : Non,  je récuse fermement toute comparaison entre le scandale Panama, l’Affaire Stavisky d’une part et le scandale Cahuzac d’autre part. Dans le cas de Panama des milliers de gens furent grugés et ce scandale a alimenté les théories du complot, l’antisémitisme, l‘antiparlementarisme, dont les conséquences ont été lourdes pendant toute la IIIe République. D’autre part, avec l’affaire Stavisky, il y a eu mort d’homme, émeute sanglante à Paris place de la Concorde : le soir du 6 février 1934, on était au bord de la guerre civile en France. Dieu merci, nous n’en sommes pas là, la situation est infiniment moins grave. Les institutions de la Ve République, je le répète, sont assez solides pour permettre à François Hollande de s’en tirer honorablement. D’autant que la droite avec la rivalité entre Fillon et Copé, attisée par les réticences de ce dernier à révéler l’ampleur de son patrimoine (et pour cause !) et les ennuis judiciaires de Nicolas Sarkozy (affaire des comptes de campagnes de 2007) n’est pas dans un état brillant.

Je crois que les manuels scolaires s’ils parlent de cette crise en feront le révélateur non seulement de la corruption des élites, mais surtout le révélateur de la coupure abyssale entre des énarques et des technocrates de plus en plus coupés des réalités sociales, qui vivent dans une bulle,  et le peuple, qui travaille, qui souffre, qui est au chômage et qui a peur, à juste titre, de l’avenir.

J.-M. D. : Les commentateurs déplorent constamment l’absence d’autorité et de leadership, à gauche, comme à droite. Ce besoin de chef, légitimé par certains intellectuels, est-il inquiétant ? S’agit-il d’un trait du tempérament du peuple français qui n’aurait pas fait le deuil du Chef, qu’il fût Roi, Empereur, Général,  voire Maréchal ?

Ch. A. : Certes, cette fascination non pour le chef, mais pour le personnage charismatique, présente même chez les intellectuels de haut rang (Régis Debray par exemple) est un problème important, tu as raison, probablement un lointain  héritage de l’histoire, de l’Ancien Régime, de la Révolution et des Empires. Cependant, il me semble qu’à l’étranger on a tendance à l’exagérer, à le sur-valoriser. En effet, les Français ne sont pas dupes : s’ils restent passionnés par Napoléon Ier et redécouvrent Napoléon III, ils savent aussi de quel prix se paie la confiance accordée trop légèrement à l’homme providentiel. Puisque nous parlons des manuels scolaires, je te rappelle que ceux de la IIIe République n’ont cessé de dénoncer ce culte pervers de la personnalité et de rappeler le prix payé par la France et les Français. Quant à Vichy et à sa politique honteuse de Collaboration, dont on commence depuis peu à prendre l’ampleur, les Français savent tout le mal qu’il faut en penser. Tu m’objecteras que Charles de Gaulle fut un homme providentiel, critiqué de son temps par l’extrême gauche et condamné à mort par l’extrême-droite. Sa canonisation actuelle ne doit pas être interprétée, à mon humble avis, comme une célébration de l’homme providentiel éternel en général, mais plutôt comme un adieu à ce culte des grands hommes. Les Français n’ont pas la nostalgie du chef à poigne muni d’un grand balai, sauf à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche (Mélanchon), mais éprouvent plutôt la nostalgie d’un homme comme François Mitterrand, à la fois hiératique, capable de tenir tête à Ronald Reagan et Mme Thatcher, distant, mais aussi protecteur, d’où son surnom familier de « Tonton ». En 1988, dans le Midi, on disait en plaisantant « Gardarem lou Tonton ». Or, Mitterrand ne se prenait pas pour un homme providentiel. Quant à Sarkozy, les Français l’ont chassé du pouvoir car il devenait par trop insupportable. Ce n’est pas en vain qu’on a dit de François Hollande qu’il était un président « normal », probablement comme Elio Di Rupo en Belgique.

D’autre part, à tous ceux qui accusent le France de privilégier les fortes personnalités, je répondrais que ce n’est pas un caractéristique très française, mais qu’on la retrouve dans toutes les démocraties modernes. Les Espagnols ont apprécié Felipe Gonzalez et déploré que son successeur manque de charisme . Quant à Mariano Rajoy, tous les observateurs déplorent son manque de charisme flagrant. En Grande-Bretagne, Tony Blair a été élu trois fois en raison de sa forte personnalité. Ne parlons pas de Mme Thatcher, qui un quart de siècle après avoir quitté le pouvoir suscite de très vives passions, au point que beaucoup, en Ecosse et au Pays de Galles, ont proclamé : « Ding Dong, la sorcière est morte ! » En France, on critique fermement les hommes politiques de leur vivant, mais, à leur mort, on les encense hypocritement. Donc, ce prétendu culte de la personnalité me laisse, pour le moment, dubitatif…

J.-M. D. : L’histoire est omniprésente dans les pages des politologues : 1793, loi des suspects (à propos de la publication des patrimoines des ministres), évocation de la droite légitimiste, orléaniste, bonapartiste, fantôme de la IVe République, années Mitterrand avec leurs scandales, etc. Faut-il se réjouir de ces références historiques ou, au contraire, s’inquiéter d’une réelle incapacité à sortir des représentations du passé et à se projeter dans l’avenir.

Ch. A. : Là encore, cette tendance, réelle bien sûr, me semble exagérée. Naturellement, les références historiques pullulent dans les périodiques d’un pays passionné par son passé. Cependant, soyons sérieux, c’est de la pure rhétorique, c’est un jeu, mais la réalité n’a strictement rien à voir avec cette invocation rituelle et sans aucun fondement. On oublie, par exemple, que, au début des années 50, Pierre Mendès-France, surnommé Cassandre, proclamait qu’on était « en 1788 ». Et de fait, avec l’énorme crise engendrée par la décolonisation en Indochine, puis en Algérie, la situation n’était pas brillante. Les références historiques servaient à faire prendre conscience aux Français de la gravité de la situation. Or, la force des institutions de la Ve République, dont la gauche a bénéficié,  a  atténué, voire rendu obsolète cet exercice historique qui consistait, sous la IIIe République à invoquer à tout bout de champ,  l’histoire, les grands ancêtres, etc. D’autre part, avec la mondialisation des échanges, avec la gravité de la crise économique et financière quasi permanente, tout cela est bien dérisoire.

Un dernier exemple, pour la conclusion. Tu trouveras, dans « Le Canard enchaîné » daté du 10 avril 2013,  un passionnant dessin de Cabu, qui transforme Mélanchon en Robespierre, coiffé du bonnet phrygien des Sans-Culottes, habillé comme eux, et conduisant une charrette,  dont l’usage est évident. Il n’en est pas moins évident que c’est pour rire. Les Français ont beaucoup de défauts, mais qu’on leur accorde aussi qu’il leur arrive parfois d’avoir un peu l’humour et de savoir se moquer d’eux-mêmes. Néanmoins, ils ont, sur ce plan, je le reconnais bien volontiers, beaucoup à apprendre des Belges…

Publicités