« Deutschland über alles ? » Conséquences de la crise économique sur les représentations politiques en Allemagne

Krumeich_01Gerd Krumeich est professeur émérite à l’Université Heinrich Heine de Düsseldorf. Il a récemment publié chez Tallandier « La Grande Guerre. Une histoire franco-allemande » (avec J.-J. Becker, 2008) et « Jeanne d’Arc en vérité » (2012). Voici quelques-unes de ses réflexions sur la situation politique en Allemagne et sa place dans le concert européen.

Jean-Michel Dufays : Avec la crise qui a débuté en 2008, l’Allemagne semble dicter les règles de la bonne gouvernance en Europe. En France, sa politique économique est la référence obligée de tous les débats. Dans le même registre, observe-t-on, au sein de la population allemande, un sentiment de supériorité quant à la gestion de l’Etat ?

Gerd Krumeich : Personnellement, je ne ressens et ne trouve nulle part de sentiment de supériorité. Je pense qu’on sait combien est fragile l’économie européenne. Et la majorité des gens que je connais semblent accepter les coupes sévères qui ont été proposées par l’agenda 2010 de Gerhard Schröder. On sait aussi qu’il faudra être attentif à ne pas laisser se créer des inégalités sociales trop grandes suite à cette politique économique marquée par un peu d’austérité. Mais puisqu’on exporte bien et que cela crée des emplois, je pense que mes concitoyens sont contents. La SPD rechigne un peu, mais, en vérité, les Allemands sont satisfaits de la politique qu’a menée Schröder. Il n’y a donc aucun sentiment de supériorité. Juste celui d’avoir fait le bon choix.

J.-M. D. : Dans plusieurs pays européens en difficulté, certains considèrent qu’il est normal que l’Allemagne « paye », en particulier en Grèce, pour les destructions provoquées pendant la Deuxième Guerre mondiale. Y-a-t-il des réactions à ce sujet dans ton pays ?

G.K. : Très peu de réactions sinon de refus. Quant à moi, je ne trouve pas licite d’en venir à poser la question des réparations allemandes de 1940-1945 en ce moment. C’est une perversion, puisque les difficultés que connaît la Grèce, sont en très grande partie de son fait. N’est-ce pas vrai ? Les Grecs ont vécu au-dessus de leurs moyens. C’était leur droit. Mais crier « Au voleur ! » au moment précis où le système qu’on a laissé fonctionner dérape, ce n’est pas de bonne guerre. Je ne nie pas les dettes allemandes. Qu’on en discute librement, mais à un autre moment. Si je suis bien informé, l’Allemagne paie beaucoup pour sauver l’économie grecque. Ai-je tort ?

J.-M. D. : A terme, le renforcement relatif de l’Allemagne pourrait-il la pousser à mener une politique extérieure, voire militaire, plus soutenue ?

G.K. : Plus soutenue ? Tu veux dire « envoyer des soldats », je suppose ? Tous nos amis crieraient si des soldats allemands, qui ne sont plus si nombreux, se déployaient dans le monde entier. Déjà, on déguise trop souvent Angela Merkel en Hitler. D’ailleurs, si l’armée commençait à abattre des gens un peu partout, cette information se propagerait à la vitesse de l’éclair. Je trouve que le système actuel n’est pas si mal que ça. L’Allemagne apporte son  aide dans certaines interventions que, d’ailleurs, elle finance ; pour le reste, elle reste discrète. Cela sied à l’Allemagne actuelle qui, sur le plan des mentalités, est loin de la Deuxième Guerre, mais, bien sûr, ne l’a pas oubliée.

J.-M. D. : Vantée pour l’efficacité de son modèle de négociation entre partenaires sociaux mais décriée par la gauche pour sa politique de bas salaires initiée par G. Schröder, l’Allemagne n’est-elle pas prise dans ses contradictions d’autant que le vieillissement de sa population la mène déjà à engager de plus en plus une main d’oeuvre spécialisée provenant, entre autres, d’Europe centrale et méridionale ?

G.K. : Non, je ne trouve pas que nous soyons coincés. Et les gens de gauche qui protestent pour des questions de salaires sont, en vérité, très peu nombreux (voir ma première réponse). En revanche, le vieillissement risque de créer, à mon avis, un vrai problème et j’attends le jour où notre chancelière, ou un autre ministre, agira comme Charles de Gaulle lorsqu’il a invité les Français à « avoir beaucoup d’enfants », que tous ont obéi et ceci d’autant plus volontiers que celui qui avait quatre enfants ne devait plus (ou presque plus) travailler. Le jour venu, on pourra sans doute agir de la même manière. Mais un peu plus de multiculturalité ne pourrait nuire. Que viennent les spécialistes étrangers : ils seront bien accueillis et nous serons une très grande nation sans qu’on puisse dire à l’étranger que nous misons sur la supériorité germanique. Pourquoi ne pas tenter le modèle propre aux Etats-Unis ?

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