Vaincues de l’histoire au royaume d’Ubu : la logique existentielle du pouvoir

J’aime les sorcières. Le même jour, jeudi 19 avril, deux camarades voient temporairement une issue à leur « affaire » respective. Des situations absurdes qui ont cassé leur carrière. La première commence par la « découverte » d’une photo d’identité de Wahoub Fayoumi dans un champ de salades qui la conduit en 2008 à la prison de Forest puis dans un placard du boulevard Reyers. Jusqu’alors brillante journaliste à la RTBF où elle présentait le journal télévisé, elle est mutée dans un service de documentation : cachez ce monstre que nous ne saurions voir. Hier le tribunal vient de la décharger de la présomption d’appartenance à un groupe terroriste. Mais son sort n’est pas encore scellé pour autant.

Dans un tout autre registre, la seconde affaire concerne une humble dactylo dans une haute école bruxelloise, loin des feux de la rampe. Elle a un bébé et son compagnon vient de la quitter, ce qui la place financièrement dans une pénible situation. A la suite d’une dénonciation, elle est accusée d’avoir usurpé l’identité de son directeur en affirmant, dans une lettre destinée à sa nounou, qu’elle était licenciée et que par conséquent – ce qu’elle n’osait lui dire simplement – elle ne pourrait plus la garder. Elle reconnaît les faits. Le document qu’elle a fait signer par une collègue et dont elle ne fera pas usage devait la mener… au licenciement pour faute grave. Elle aurait donc finalement obtenu, ironie de l’histoire, la preuve, authentique cette fois, qu’elle souhaitait. Bref une histoire abracadabrante qui relève plus de la naïveté de l’intéressée que de l’atteinte à la réputation d’un établissement auquel elle n’a pas porté préjudice. Lors du conseil d’administration de la Haute Ecole du 19 avril où l’agent incriminé est convoqué dans le cadre d’un éventuel licenciement, son défenseur propose une sanction moins grave : la suspension de ses activités professionnelles pour une durée limitée et donc des revenus qui leur sont liés. Le conseil qui comprend la direction, des délégués syndicaux et des étudiants délibère ensuite longuement. Un rapport de force s’établit et il est décidé qu’une suspension d’un an sera proposée au ministre de l’enseignement supérieur. Même destin pour la dactylo que pour la journaliste : relégation dans la fonction apparemment maudite de documentaliste.

Dans les entreprises, la délation, la surveillance des salariés et leur mise en concurrence sont devenues la règle. L’objectif est moins de punir les pécheurs que de culpabiliser encore et toujours leurs collègues mis dès lors au pas cadencé. Diviser les travailleurs, c’est éviter qu’ils ne prennent conscience de leur condition commune dans le rapport qui s’établit avec le patronat dans le processus de production de biens ou de services. Il s’agit, par n’importe quel moyen, de maintenir la pression et d’inquiéter les ouvriers et les employés qui sont encore dociles en menaçant de licenciement les trublions. « Oderint dum metuant » aurait dit Caligula (« Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent »). L’insécurité sociale caractérise un monde économique qui reconnaît de moins en moins les connaissances solides et durables correspondant à des fonctions fixes et des personnalités stables. Mais la mise en œuvre des nouvelles techniques de contrôle représente une dépense de temps, d’énergie et d’argent telle que l’on est amené à penser que l’accroissement du pouvoir sur les subordonnés est un effet plus assuré que l’amélioration de la productivité. Selon une problématique que Jeremy Bentham (1748-1832) a exposées en son temps, seules la peur des sanctions et la soif des récompenses sont efficaces pour guider l’action d’individus égoïstes. En l’espèce, l’école est devenue, elle aussi, « un espace où se déploient de multiples manières la norme sociale propre au capitalisme contemporain » [1].

Le propre de la « morale objective », c’est que les individus n’ont pas à chercher ni à douter : il suffira qu’ils obéissent pour être dans le Bien ; les Autorités en répondent. L’homme, autrement dit, n’a pas, selon la « moralité objective », à se faire sujet. Et avec le sujet, la moralité elle-même disparaît, la question de la signification des fins et de leur valeur ne se posant plus : il ne s’agit plus de savoir si je pense vouloir cela mais seulement qu’ « il le faut ». C’est toujours au nom de nécessités inéluctables que les hommes se font contre-hommes. L’aliénation est donc l’impossibilité de vouloir ce que l’on fait et de produire des actions que l’on puisse prendre pour fin dans leurs résultats comme dans les modalités de leur déroulement.

Le secret de la machine bureaucratique, c’est que personne n’y détient le pouvoir. Le pouvoir n’y est pas sujet, il n’appartient pas à des hommes souverains définissant librement les règles et les buts de l’action collective. De bas en haut de la hiérarchie administrative, seuls existent des exécutants se pliant aux impératifs catégoriques et inertes du système matériel dont ils sont les serviteurs. Le pouvoir personnel des directeurs et des chefs en tout genre est une illusion d’optique : ce pouvoir n’existe qu’aux yeux de ceux qui, situés plus bas dans la hiérarchie, reçoivent les ordres de « ceux d’en haut » et sont personnellement à leur merci. Le pouvoir n’est pas sujet : il est système de rapports, c’est-à-dire de structure. Et c’est cette dilution à l’infini du pouvoir dans l’ordre des choses qui donne à ses détenteurs une légitimité. A chaque instant, chacun d’eux peut dire : « Je ne fais pas ce que je veux, je fais ce qu’il faut. Si vous voyez un moyen de gérer cette maison autrement, à votre aise, dites-le moi, je vous cèderai la place ». La domination n’est jamais exercée par des personnes ni ne dépend de leur autorité personnelle. Elle s’exerce par la voie institutionnelle, selon une procédure définie d’avance, et ceux qui ont pour fonction de la perpétuer seront eux-mêmes des exécutants dominés, non des chefs : ils seront au service d’un appareil de domination et prêteront leur personne à un pouvoir impersonnel qui les dépasse. « Qui cherche inlassablement à tout mécaniser finit par devenir lui-même une machine et par perdre toute sensibilité humaine » [2]. La figure fondamentale de cette société sera donc le bureaucrate. Il assure à l’Etat son pouvoir sans lui-même en détenir aucun. Il est l’exécutant parcellaire qui assure le fonctionnement de l’appareil de domination en appliquant un règlement dont il n’a pas à répondre, en remplissant une fonction à laquelle il ne peut s’identifier personnellement. Le pouvoir du fonctionnaire, fût-il directeur, est impuissance : il assure l’intégrité de la machine du pouvoir en renonçant à en avoir aucun lui-même. Rouage d’un mécanisme monté, il est l’instrument d’un pouvoir sans sujet : dans l’appareil d’Etat comme dans la grande entreprise, le pouvoir, c’est l’organigramme.

Le pouvoir syndical est-il d’une autre nature ? Il n’est pas le pouvoir ouvrier, pas plus que le pouvoir du Parlement n’est celui du peuple souverain. Le syndicat détient un pouvoir en tant qu’institution autonomisée vis-à-vis de ses mandants ; il s’autonomise vis-à-vis de ses mandants par l’exercice même du pouvoir de médiation qui le constitue en institution. Dans le meilleur des cas, qui par définition correspond rarement à la réalité du terrain, le seul pouvoir ouvrier est un pouvoir de contrôle et de veto : le pouvoir de refuser certaines conditions et certains types de travail, de définir des normes acceptables, de contrôler le respect de ces normes par la hiérarchie patronale. Mais ce pouvoir est, de toute évidence, négatif et subalterne : il s’exerce dans le cadre des rapports de production capitalistes, sur un processus de travail défini dans l’ensemble (sinon dans le détail) par la hiérarchie patronale. Il impose au pouvoir patronal des limites mais il ne lui oppose pas un pouvoir ouvrier autonome. Il en est réduit à négocier et à marchander en tant qu’organe syndical institutionnalisé.

L’idée de prise de pouvoir est à revoir fondamentalement. Prendre le pouvoir, c’est l’enlever à ceux qui l’exercent, non pas en prenant leur place mais en les mettant dans l’impossibilité durable de faire fonctionner l’appareil de leur domination. « La morale commence toujours par une rébellion. Elle apparaît au moment précis où un individu refuse d’obéir » [3].

Ni pieux ni traîtres. Ni maîtres ni dieux. Pour l’autogestion.

J’ai dit, Compagnons.

Jean-Michel Dufays
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

20 avril 2012

[1] Christian LAVAL et al. La nouvelle école capitaliste. Paris : La Découverte, 2011, p. 5

[2] Rudolf ROCKER. Anarcho-Syndicalism. Theory and Practice. Londres : M. Secker and Warburd Ltd, 1938 ; ici trad. fr. Bruxelles : Aden, 2010, p. 56

[3] André GORZ. Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme. Paris : Galilée, 1980 ; ici Paris : Le Seuil, 1981, p. 139

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