Les indignés de la place Flagey : un ver dans un fruit trop mûr ?

Samedi 11 juin 2011, 15h45. Un cortège s’ébranle de la place Marie Janson à Saint-Gilles, commune de l’agglomération bruxelloise, pour rejoindre une autre place de la capitale. On y trouve peut-être deux cents manifestants [1] qui partent « récupérer » un espace de parole d’où, la veille, certains d’entre eux ont été expulsés par ordre du bourgmestre d’Ixelles. Ce cortège se veut pacifiste et est effectivement pacifique. Un slogan domine : « Solidarité / avec les peuples / du monde entier ». Il s’agit d’une excroissance du mouvement des Indignados espagnols qui, des semaines durant, ont occupé des dizaines de places dans la péninsule ibérique.

Que veulent-ils ? Comme leurs sœurs et leurs frères hispaniques, rien de moins qu’une refondation du contrat social rompu, à leurs yeux, par les gouvernants. Ce contrat pour bâtir une société nouvelle doit être pensé et discuté, sans médiation, par les citoyens dans le cadre d’assemblées populaires : « democracia real ya ! », la démocratie réelle tout de suite. Chacun est invité à s’exprimer librement dans la tolérance, le respect et l’écoute de l’autre. Tout le monde devrait se réjouir de cette bouffée d’air frais dans nos sociétés caractérisées par le matraquage médiatique quotidien, le formatage des esprits, la chape de plomb de l’idéologie dominante.

Mais ce mouvement populaire où la jeunesse joue un rôle déterminant ne plaît pas aux rentiers du système politique. A la limite de la « commune » d’Ixelles (mais ce mot a-t-il encore un sens ?), le cortège est arrêté par une quinzaine de policiers fédéraux. Après dix minutes de face à face, c’est, encadrés par les forces de l’ordre, que les manifestants pourront descendre la rue Lesbroussart et réoccuper leur lieu d’expression, un petit carré de la place Flagey. Là, dans une atmosphère oppressante, encerclée par la troupe resserrant progressivement son étreinte, l’assemblée populaire commence ses débats. Un décor de film d’animation pour enfants de cinq ans s’installe où s’opposent des bons et des méchants. Trois policiers tenant leur chien en laisse interdisent l’entrée ou la sortie de l’espace démocratique, déterminant ainsi un « périmètre de sécurité » (pour qui ? pour quoi ?). Des sympathisants qui tendent leurs mains aux « indignés » confinés sont chargés par des policiers casqués et armés de boucliers et de matraques.

Où sommes-nous ? A Athènes ou à Damas ? Non, dans la capitale de ce « havre de démocratie et de prospérité » qu’est l’Europe, dans cette ville de Bruxelles où, soi-disant, il fait si bon vivre, dans une commune dirigée par un socialiste qui a publié, voici peu, ses souvenirs sur mai 68 ! Au lendemain de la chute du Mur de Berlin, une blague circulait à l’Est : « La dictature, c’est Ferme ta gueule ; la démocratie, c’est Cause toujours« . Le pouvoir serait-il si fragile qu’un tel déploiement de forces soit jugé nécessaire pour intimider des jeunes qui sont l’espoir d’un monde meilleur, d’une humanité fraternelle et qui crient leur désenchantement devant l’incurie de leurs aînés ?

Finalement, encadrés à nouveau par une quarantaine de policiers, dix fourgons et sous la menace d’une autopompe, les manifestants sont reconduits à la « frontière » de la commune. On comprend, dès lors, ce que signifie physiquement « canaliser » : c’est un véritable transit intestinal, un couloir fécal qui est mis en place par les forces de l’ordre pour épurer le « corps » social ixellois avec, peut-être, l’espoir secret de rejeter le « corps » étranger dans le canal de Molenbeek, ces douves de Bruxelles. Il est 19h. L’ordre règne. Dormez, bonnes gens !

Quel bilan peut-on tirer de cette folle journée ? Tout d’abord, sur le plan financier, le constat d’une insupportable débauche de moyens engagés pour le « maintien de l’ordre » en période de crise économique. Ensuite le paradoxe d’une publicité faite par le pouvoir municipal au bénéfice de la manifestation : de nombreux passants auxquels des tracts étaient distribués, s’y sont intéressés parce qu’elle était présentée comme dangereuse (nous sommes à l’heure de la téléréalité), ce qu’à l’évidence, elle n’était pas. Enfin et surtout, par effet boomerang, la légitimation des revendications des « indignés » qui se trouvent, plus que jamais, confortés dans leur analyse d’un pouvoir crispé et répressif et d’une société malade qui a besoin d’un traitement de choc véritablement démocratique pour se réveiller de sa torpeur.

Le monde est plongé dans les ténèbres. Même dans les ténèbres, dit-on, la lumière brille. Trop souvent celle de l’enfer du lendemain. J’ai dit, compagnons.

Jean-Michel DUFAYS
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

12 juin 2011

[1] Interrogé par une journaliste de l’agence Belga, un policier a affirmé que sur la place Flagey, les manifestants étaient au nombre de trois cents, chiffre assurément exagéré à mes yeux. Si la police donne pour une fois des chiffres supérieurs à la réalité, c’est sans aucun doute pour justifier sa forte mobilisation.

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