Archives mensuelles : mars 2011

« Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté » [1]

Quelles sont les motivations avancées par le collège de direction de la Haute Ecole Spaak de Bruxelles pour justifier la promotion de ses membres aux fonctions de chefs de travaux au début de leur éventuel second mandat ?

Premièrement « la charge de travail, le nombre d’heures de prestation et les responsabilités ». Deuxièmement : « l’investissement d’un directeur de catégorie vis-à-vis de la Haute Ecole ne s’arrête pas seulement à son mandat (il a souvent existé avant son élection) et on peut raisonnablement présumer qu’il continuera à s’investir pour sa Haute Ecole après la fin de son mandat ». Troisièmement : « ce que perçoit un directeur de catégorie consiste en une allocation ajoutée au traitement de base ; cette allocation lui est d’ailleurs retirée en cas de maladie de plus de neuf jours ouvrables ». Quatrièmement : « il est de plus en plus difficile de trouver des candidats à une fonction de direction, quelle que soit la Haute Ecole, au vu des conditions de travail et des conditions financières ; pour motiver les candidatures à ce genre de fonction, il convient de fixer des perspectives de carrière ». Cinquièmement, « dans le cas où un membre du personnel enseignant occupant une fonction de rang 1 est élu à une fonction de direction et y donne satisfaction, il serait bon de le promouvoir à une fonction de rang 2 plus en relation avec le traitement qu’il perçoit, afin de lui permettre d’acquérir de façon durable les avantages statutaires liés à cette fonction » [2].

Sans commentaire. Souvenons-nous : peu de temps après l’élection présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy faisait voter par une majorité à ses bottes le redoublement de son traitement sur la base d’un argumentaire inutile.

En lisant les attendus du collège de direction, on croirait entendre un lointain écho de la justification de la trifonctionnalité par Adalbéron de Laon au XIe siècle, cette idéologie qui a permis de légitimer les sociétés d’ordres jusqu’à la Révolution française.

Assez de violence de fait (réelle ou symbolique) contre les travailleurs. N’ayant aucun espoir d’une quelconque augmentation barémique, ils n’ont plus qu’à lever le pied. Que des puissants s’octroient des privilèges, quoi de plus habituel. En revanche, ce qui est plus inquiétant, c’est qu’aux côtés du collège de direction au grand complet [3] figuraient, lors du conseil d’administration du 29 octobre 2010, quatre syndicalistes [4]. Sur les treize membres présents, on compta deux abstentions contre onze votes positifs. Aucun refus donc. Peut-on encore parler, dans un tel contexte, d’organisations « représentatives » des travailleurs dignes de ce nom [5] ?

En haut lieu, on nous affirme que si l’on ne licencie pas nos camarades, la hot Ecole sera mise sous tutelle [6] : il faudrait donc être « raisonnable » et voter dans le « bon » sens au conseil d’administration de mars 2011 pour éviter la perte de « notre » autonomie. Ce raisonnement pervers ne relève-t-il pas du chantage ? Parallèlement, un directeur nous annonce qu’en toute hypothèse, au lendemain des élections, le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche ne choisira pas, parmi les nominés, celui des papabili qui refuserait les fusions avec d’autres établissements même s’il recueille le plus grand nombre de suffrages. Dans ces conditions, pourquoi encore participer à la farce électorale si les jeux sont déjà faits ? Les tauliers nous prendraient-ils pour des naïfs ? D’ailleurs – ne l’oublions quand même pas – le ministre lui-même n’a pas été choisi par le parlement mais a bien été désigné par le président de son parti. Quelle imposture qu’une telle démocratie [7] !

Face au progrès constant de la « démocrature », les travailleurs n’ont pas d’autre alternative que de boycotter le scrutin et de prendre en mains leur destin. Liberté et égalité. Ni dieu ni maître, pour l’autogestion.

J’ai dit, Compagnons.

Jean-Michel Dufays
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

9-mars-2011

[1] La vérité, chanson de Guy Béart.

[2] Procès verbal du conseil d’administration de la Haute Ecole Spaak du 29 octobre 2010, p. 11-13, point 7 : « Promotion des directeurs de la H. E. Spaak ». Accessible sur l’Intranet de l’établissement.

[3] F. Debast, D. Gilbert, J. Lebegge, Ph. Meeus, Y. Robaey et S. Vanden Borre.

[4] E. Boonen et M. Hamdani pour la Centrale Générale des Services Publics (CGSP), F. Lefevre et B. Stoffen pour la Confédération des Syndicats Chrétiens (CSC).

[5] Il est significatif que la représentante du personnel de maîtrise « demande à la C.G.S.P. de porter aussi une attention particulière aux ouvriers et à leur statut » (et donc de ne pas s’intéresser qu’aux professeurs). (P. V. du conseil d’administration du 29 octobre 2010, p. 2).

[6] Le 28 février dernier, le « plan social » de la Haute Ecole Spaak a été le sujet d’une émission très écoutée sur Radio Air Libre, en présence de plusieurs intervenants.

[7] Luciano Canfora, Critica della retorica democratica, Rome-Bari, Ed. Laterza, 2002 (trad. fr. L’imposture démocratique. Du procès de Socrate à l’élection de G. W. Bush, Paris, Ed. Flammarion, 2003) et Pierre Rosanvallon, La contre- démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Ed. du Seuil, 2006 (coll. Points-essais).

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Licenciements dans une Haute Ecole belge : ils ont osé

Fausse naïveté, prétextes fallacieux, manipulation des foules. Quand le pouvoir n’utilise pas la répression, il joue de la séduction, use et abuse de la ruse. Expédients vieux comme le monde, surtout à la veille d’élections.

Situation emblématique que le licenciement de travailleurs dans un établissement public d’enseignement. Sans état d’âme, le collège de direction de la Haute Ecole Spaak sacrifie sur l’autel de la vertu Nicole (entretien), Vincent (tâches administratives), Christian (informatique) et Benoît (coaching des étudiants sportifs), saisonniers ou mouchoirs en papier que l’on jette après usage. L’ancienneté de service n’a même pas été respectée. En pleine crise économique provoquée par la grande bourgeoisie, quelle chance ont-ils de retrouver rapidement un emploi ? Aucune. L’effroi suivi de l’incompréhension et de la désespérance. Catastrophes personnelles et familiales les attendent : drames financiers, sociaux et psychiques. Celles et ceux d’entre nous qui ont connu le chômage savent le traumatisme de cette descente aux enfers. Sans nul doute, les conditions quotidiennes de vie à l’école se dégraderont pour nos autres collègues qui subiront, suite à leur départ, une surcharge de travail [1].

Quelle inconséquence, dans le cadre d’une enveloppe fermée dont le montant est fixé par le ministère, que d’avoir promu chefs de travaux [2] une cinquantaine de maîtres-assistants ? Comment, dans une telle conjoncture, les directeurs de catégorie ont-ils osé s’octroyer des parachutes dorés en fin de mandat [3]. Agissaient-ils pour le bien commun ? Non, bien sûr. Pour leur propre compte. Et l’intérêt général dans tout cela dont ils se vantent sans cesse d’être les garants ? Quelle indécence ! Quelle honte ! Jusqu’à présent, on pensait que seuls les prédateurs patentés, à savoir les patrons des grosses entreprises privées, s’autorisaient de telles pratiques. Eh bien, non. Nous nous sommes trompés. On nous a trompés. On nous insulte. Universelles équations : pouvoir et argent, dépendance et misère. Popolo grasso, popolo povero. D’un côté des nantis qui cherchent à renforcer leur position financière et institutionnelle avant une fusion programmée, de l’autre des prolétaires jetés à la rue, les yeux rouges de pleurs et de rage. A l’arrogance des uns répond dès aujourd’hui la haine des autres. Pour celles et ceux qui restent, c’est la peur au ventre en attendant la prochaine vague de licenciements déjà annoncée (encore huit camarades ?).

Le contrat social est rompu et la mobilisation des travailleurs s’impose. L’introduction de privilèges et l’exclusion traduisent le délitement de l’esprit des lois célébré au début d’une ère qui se proclamait nouvelle. Elles dissolvent le pacte « familial » sur lequel se fonde le discours paternaliste de la direction. Ne lui conseillerait-on pas de lire Totem et tabou ? Naguère deux philosophes allemands usèrent d’une expression, tombée aujourd’hui en désuétude et pourtant tellement juste, pour qualifier les rapports entre groupes sociaux dont les intérêts sont opposés : la lutte des classes. Ce sont les conditions objectives de notre existence et notre place dans le processus de production qui déterminent notre conscience morale. En 1983, Annie Ernaux écrivait dans son roman La Place : « J’ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l’autre n’est qu’un décor » [4]. Pour nous donner bonne conscience, ne nous contentons pas, dans la meilleure des hypothèses, d’explications savantes qui menacent l’ordre des mots plus que celui des choses. Ne collons pas au système [5]. Nous, les « intellectuels » nommés qui, cent ans ou presque après la suppression de la voix supplémentaire réservée aux capacitaires, bénéficient seuls du droit de vote aux élections du 24 mars, hurlons notre colère et affirmons avec éclat, par des actions concrètes [6], notre solidarité avec les prolétaires licenciés, sans-grades souvent anonymes, parfois prénommés, rarement nommés.

Le glas sonne. Mais voici que le cortège funèbre se mue en une foule armée de piques et de rires sardoniques. Et voilà les drapeaux rouges et noirs qui flottent dans le vent. Un bataillon de travailleurs est en ordre de marche. « C’est pour toutes les existences en même temps que l’esclave se dresse, lorsqu’il juge que, par tel ordre, quelque chose en lui est nié qui ne lui appartient pas seulement » [7]. Avec nos malheureux camarades, devenons sujets de l’événement [8] comme nos sœurs et nos frères du sud de la Méditerranée nous y invitent tous les jours d’une manière exemplaire. A l’instar des jeunes Grecs en décembre 2008, crions « Antarsya ! ». Révoltons-nous contre l’injustice. Et ne donnons pas raison, une fois encore, à Etienne de La Boétie qui, au XVIe siècle, écrivait que c’est le peuple qui volontairement « s’asservit » et « consent à son mal » [9]. Comme le clame l’hymne des travailleurs, méfions-nous des sauveurs suprêmes et sauvons-nous nous-mêmes. Lors des prochaines élections, licencions définitivement le collège de direction avant qu’il ne nous donne notre congé pour l’éternité. 80.602 euros [10] ou un C.4 [11] ? Réfléchissons un instant à nos actes : leur avenir est entre nos mains. Ni dieu ni maître, pour l’autogestion.

J’ai dit Compagnons.

Jean-Michel Dufays
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

2 mars 2011

[1] Annick, Angela, Cristina, Patrick, David, Michaël, Isabelle, Aurore, Hafida, Aurélie, Sylvie, Alain…

[2] 3/10èmes de charge complète.

[3] 10/10èmes comme chefs de travaux ou chargés de cours. Coût moyen brut pondéré annuel en 2010 pour les chargés de cours et les chefs de travaux : 72.413 euros. A titre de comparaison, les maîtres assistants nommés dans l’enseignement supérieur de type court coûtent 58.019 euros et le personnel administratif 35.981 euros (Moniteur belge, 27 janvier 2010, p. 3481).

[4] Paris, éd. Gallimard, p. 96

[5] Czesław Miłosz, La pensée captive. Essai sur les logocraties populaires, trad. fr. Paris, éd. Gallimard, 1953 ; ici Folio/Essais, 1988, p. 27

[6] Arrêts de travail, boycott de réunions dites « obligatoires », blocage du conseil d’administration, affichage de motions, publicité de pétitions, distribution de tracts, envoi de courriels tous azimuts, manifestations spectaculaires dans la rue, menaces d’exclusion des syndicats des affiliés félons, lettres aux députés de l’opposition parlementaire, communiqués aux agences de presse, articles dans les journaux, entretiens sur les chaînes régionales de radio et de télévision,…

[7] Albert Camus, L’homme révolté, Paris, éd. Gallimard, 1951 ; ici rééd. Folio/essais, 1989, p. 30

[8] Cf. l’interview de Jean-Paul Sartre par Yvon Toussaint le 26 janvier 1971 ; ici Le Soir, mercredi 5 août 2009, p. 20

[9] « Discours sur la servitude volontaire » (Middlebourg, 1578), dans Œuvres politiques, Ed. par François Hincker, Paris, Ed. Sociales, 1971, p. 46

[10] Coût moyen brut pondéré annuel, en 2010, pour un directeur de catégorie ou un directeur-président d’une Haute Ecole de la Communauté française de Belgique (Moniteur belge, 27 janvier 2010, p. 3481). Précisons qu’il ne s’agit que d’un coût moyen antérieur aux augmentations de traitements de décembre 2010.

[11] C’est-à-dire quand même 72.413 euros comme chargé de cours ou chef de travaux à temps complet, bien plus que les maigres allocations de chômage que « recevront » pour survivre la dizaine de nos collègues qui devraient se trouver sur le tapis d’ici peu.