« Farces et attrapes ». Les pièges de l’idéologie dominante et de la collaboration de classe

La grande bourgeoisie, par l’intermédiaire des organes étatiques à sa solde, profite des crises du capitalisme pour domestiquer l’animal humain « à qui l’on rappelle tous les jours que ses intérêts coïncident avec ceux de la grande finance mondiale » [1]. Faisant feu de tout bois pour drainer des capitaux, sa propagande fait appel, depuis des lustres, à un petit actionnariat que l’on convainc de se prémunir contre une possible disparition du système de pension par répartition. L’instinct de survie de l’espèce et la longévité présente de l’homme ont de cette manière donné un coup de fouet au capitalisme. Les classes dites « moyennes » – en fait la petite bourgeoisie- souscrivent donc des assurances-vie et placent leur épargne dans des fonds d’investissement alors que, dans les assemblées générales de sociétés, elles n’ont aucun moyen de décider l’usage de ces placements. Mais le souhaitent-elles vraiment ? Si oui, il ne faut pas s’illusionner sur la nature de leur « révolte ». Le gros des troupes de ces petits actionnaires constitue la litière des partis de la droite extrême ou non (en Belgique, le Parti Populaire, la NVA, le MR, etc.).

Nettoyer les écuries d’Augias et rendre le capitalisme plus performant, telle est l’opportunité à saisir en période de crise économique. « On » a « octroyé » à la Grèce et à l’Irlande de colossaux montants pour résorber leur endettement et éviter l’effondrement, par ricochet, de la zone euro. Alors que l’ « on » prête à un taux de 3,3% à la France et de 3% à l’Allemagne, étant donné le « risque encouru », l’Irlande se voit imposer un taux de 9,5% et la Grèce de 11%. Les sacrifices demandés aux populations ne serviront en fait qu’à payer l’augmentation du loyer de l’argent et, en aucun cas, à rembourser la dette de leur Etat. Outre les aides publiques qu’elles ont reçues rapidement dans le dernier trimestre de 2008, les banques bénéficient donc d’une nouvelle rente garantie par les institutions européennes et internationales. Le 10 décembre 2010, nouveau scandale. Grâce à des avocats d’affaires « très honorés », la Cour d’appel de Bruxelles, dans l’affaire KB Lux, a déchargé le banquier et ses clients des accusations de fraude massive au motif d’irrecevabilité des preuves avancées. Au XVIIe siècle déjà, La Fontaine dénonçait la justice de classe. Au Royaume-Uni, le gouvernement libéral-conservateur veut réduire d’un demi-million le nombre des fonctionnaires et tripler d’ici 2012 les droits d’inscription à l’université. Voilà comment la bourgeoisie procède au resserrement de ses rangs. Quant à l’Espagne, fin 2010, elle a renoué avec le franquisme en rendant compétents les tribunaux militaires pour juger les aiguilleurs du ciel qui faisaient la grève. Le prédateurs de tout poil n’ont rien à craindre en période de crise économique : l’ordre social, confondu avec l’ordre public, n’est pas menacé. Au contraire, on le renforce.

Tant que les travailleurs du monde entier n’auront pas compris les liens objectifs qui les unissent, tant qu’une véritable conscience de classe ne se sera pas fait jour, l’exploitation et la domination continueront. Mais il y a plus ! Plus de deux siècles après Etienne de La Boétie, Emmanuel Kant rappelait encore qu’il fallait batailler contre ce fléau universel : la servitude volontaire. « On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Il est si commode d’être sous tutelle » [2]. Qu’en est-il aujourd’hui ? Il s’agit de batailler encore et toujours, et d’abord contre l’apathie distillée par les médias aux mains des puissants (Silvio Berlusconi et consorts).

Je l’ai déjà écrit ailleurs : tout « change » apparemment très vite pour que rien ne change. Ce paradoxe tient au fonctionnement des sociétés qui vise à l’homéostase résultant de ce besoin de permanence, d’immobilisme qui désactive les tensions sociales. Pour donner le change justement, l’idéologie dominante entretient la légende de l’accélération de l’histoire et de la mondialisation récente qui ne sont que des leurres, des joujoux destinés à nous injecter, à doses constantes, la vision du monde des dominants. Si indéniablement les réseaux se sont multipliés, donnant une illusion de complexification de l’organisation sociale ( Claude Levi-Strauss, entre autres, a montré que les sociétés dite primitives, si elles sont codifiées, n’en sont pas moins très complexes), il n’y a pas eu, lors du changement d’échelle de ces dernières décennies, de métamorphose qualitative dans la société car les mutations réelles mais non essentielles du système capitaliste n’ont pas transformé sa nature prédatrice ni induit une modification structurelle des rapports de production. Derrière leur relookage, les hiérarchies sont plus présentes que jamais.

Le premier problème de l’Etat est d’assurer l’ordre et la productivité dans ses entreprises. Dès le plus jeune âge, l’école enseigne nécessairement la « paix sociale » et le « civisme », c’est-à-dire d’abord le respect de la propriété des biens et des personnes. Les professeurs sont tenus à la « neutralité » ; la fonction idéologique de cette dernière est évidente. Mais il y a embarras pour certaines autorités politiques quand l’Eglise ne remplit plus sa mission de temporisation et de gardienne des bonnes mœurs. En 1996, une ministre socialiste n’a pas hésité à supprimer 3000 postes dans l’enseignement alors que les prêtres pédophiles qui bénéficiaient, comme de véritables fonctionnaires, de subventions traitements (les cultes dépendent du ministère de la justice), n’ont, jusqu’à présent, pas dû rendre leurs prébendes.

L’Etat organise le dressage des individus à l’école et le contrôle permanent de la force de travail par un système d’experts et de bureaucrates (agences privées d’évaluation de la qualité). Classiquement, les chefs mobilisent leur personnel contre de faux ennemis : les « autres » établissements scolaires qui recrutent « mieux » apparaissent dès lors comme des ennemis naturels surtout lorsque des fusions menacent l’emploi ; ils se substituent ainsi à l’ennemi de classe présenté comme un ami : la direction fait part de ses préoccupations sociales, voire de sa connivence (réelle) avec les syndicats. Traditionnellement, la classe dirigeante fonde son pouvoir sur les divisions qui séparent les travailleurs. Dans une Haute Ecole, on peut ainsi bloquer les salaires d’une catégorie de travailleurs (les « professeurs invités »), réduire le temps de travail d’une autre (les « doctorants » terminant leur thèse), voire combiner ce dernier cas de figure avec une augmentation de traitement (les « chefs de travaux »).

Lorsque les divisions anciennes faiblissent, les représentants de la classe dominante cherchent à rendre fou pour garder le pouvoir ; précisément : transformer les contradictions entre les travailleurs en conflits antagoniques afin de faire oublier la lutte existentielle et pluriséculaire entre la poignée au pouvoir et les sujets en révolte. Pourquoi le président d’une Haute Ecole exige-t-il de vérifier le journal de classe de certains professeurs et pas d’autres ? Pourquoi les rapports disciplinaires sont-ils rédigés par le même président pour certains et pas pour d’autres qui commettent pourtant des faits graves ? La loi du plus fort ? Serait-ce le statut de certains qui les protège ? Leur couleur politique, voire philosophique ? L’établissement, par la voix de ces autorités, peut-il avaliser un faux produit par deux de ses agents et ne pas encourir de peine sur le plan judiciaire ? Au XIXe siècle, les patrons, devant les tribunaux, étaient crus sur parole alors que les ouvriers devaient faire la preuve de leurs accusations [3]. Là encore et très évidemment, il s’agissait d’une justice de classe. Ou tu te tais, ou tu chantes en solo, ou tu t’écrases, ou on t’écrase. En tout cas, les menaces répétées de blâme et de convocation devant la direction nous renvoient – hélas ! – à des temps que l’on aurait pu espérer évanouis.

Depuis la fin du siècle dernier, les directeurs d’une école supérieure du Brabant Wallon racontent – pour s’en démarquer ? – qu’un de leurs prédécesseurs était salazariste. Or celui-là même, dans l’Histoire de « son » école, fait l’apologie de son propre prédécesseur présenté, dans un ouvrage récent de Raoul Vaneigem [4], comme un petit fasciste. Quel fil rouge relie les directions de cette école publique dans le dernier tiers du siècle passé et les trois ecclésiastiques qui l’ont successivement dirigée au XIXe siècle ? Un secret de famille ?

Depuis 1945, l’Etat belge s’est chargé de régler et diriger les mécanismes de collaboration de classe. Jadis on étouffait le silence du personnel. Maintenant le management moderne cherche à faire parler les travailleurs dans des groupes ad hoc (catharsis carcérale). Dans cette tâche, il est soutenu par les syndicats. Or quels sont les piliers du syndicalisme institutionnel, seul « reconnu » ? Tout d’abord, le réformisme : quand naissent des sections syndicales dans une entreprise privée ou publique, on les subordonne bureaucratiquement à l’appareil. Car pour maintenir leur position de classe dominante, les patrons ont besoin d’une police syndicale qui participe directement au maintien idéologique, politique et militaire de l’ordre d’en bas. Il y a ensuite et surtout le légalisme qui permet les « accords » entre les « partenaires » sociaux. Car l’appareil de délégation syndicale n’est plus seulement un paravent de la dictature patronale, il en devient de plus en plus fréquemment un avant-poste lorsque les directions syndicales tentent d’organiser la chasse aux travailleurs « provocateurs ». Face aux comités de lutte extra-syndicaux, comme la Coordination des Travailleurs de l’Enseignement, les élections « légales » pour les conseils d’administration ou les directions dans les Hautes Ecoles essaient vainement de rétablir l’unité d’un monde sans unité quand elles ne sont plus que le point d’honneur « démocratique » d’un système répressif. D’un point de vue tactique, les élections ne sont que l’occasion d’imposer une trêve sociale et de sélectionner un encadrement des défenseurs de l’ordre. En effet, dans le cadre de l’autonomie des Hautes Ecoles, les conseils d’administration sont manifestement l’alibi derrière lequel s’exerce la dictature patronale plus masquée mais non moins absolue qu’à l’époque de la centralisation jacobine antérieure à 1996, et les délégations syndicales, en participant à ce théâtre parlementaire, ont poursuivi leur mutation séculaire, apprenant à parler deux langages, celui de l’accord avec les représentants patronaux et, avec les travailleurs, celui d’une guerre dont il ne reste que les mots. Simultanément pour le pouvoir (on n’oserait dire de concert), il s’est agi d’exaspérer les contradictions au sein du monde du travail, de cultiver la cécité et l’égoïsme afin de dissoudre les masses en les isolant dans l’isoloir des majorités silencieuses et de casser toute prise de conscience de classe.

Face à une classe dominante qui s’appuie essentiellement sur la force et la tromperie se dresse une démocratie « non représentative » et anti-hiérarchique, directe et irrespectueuse. Le cinquantième anniversaire de la grande grève de l’hiver de 1960-61 nous rappelle, avec la grande figure d’André Renard, le caractère inopérant du juridisme syndical [5]. En Chine, ce sont les jeunes qui l’an dernier se sont mobilisés contre la Foxconn, une entreprise sur le site de laquelle travaillent 300 000 employés et ouvriers. Les trois-quarts d’entre eux ont moins de trente ans. Face aux cadences infernales et aux pressions du patronat, le nombre de suicides atteignait, comme chez France Télécom, des sommets alarmants. Les vieux, habitués à la servitude volontaire, n’ont pas osé bouger mais les jeunes ont obtenu une augmentation de 20% de leur salaire. Parallèlement, la direction a placé cyniquement, autour des bâtiments et à hauteur des premiers étages, des filets pour éviter que les nombreuses défenestrations n’ensanglantent le sol. Ces filets nous instruisent davantage sur l’instinct prédateur du patronat que sur son souci de protéger une main d’œuvre abondante.

Il est donc temps de passer à l’action directe comme la Coordination des Travailleurs de l’Enseignement l’a préconisé, entre autres, à la Haute Ecole Spaak, en organisant, dans un premier temps, des arrêts de travail pour manifester l’indignation des enseignants face aux erreurs de gestion de la direction qui ont conduit aux régressions sociales que l’on connaît. Cette lutte doit mener les travailleurs à prendre collectivement le pouvoir pour gérer eux-mêmes leur établissement et à pendre les aristocrates à la lanterne. Un questionnaire destiné à « évaluer la qualité » de la hiérarchie, des Catégories au Ministère en passant par le Siège social de Bruxelles, n’attend qu’à être établi, distribué, rempli et analysé. Rappelons qu’en 2011, le personnel administratif et ouvrier, véritable Tiers Etat des temps modernes, ne pourra participer au choix de la nouvelle direction. Vous avez dit « démocratie » ? Ce n’en sont que des miettes que l’on jette aux pigeons. Boycottons ces élections.

Dans le quartier du Congrès à Bruxelles, à quelques dizaines de mètres de distance, sont situés le Parlement de la Communauté française, le bâtiment de la Centrale Générale des Services Publics et le siège social de la Haute Ecole Spaak. La géographie urbaine n’est-elle pas porteuse de sens et ne faudrait-il pas étendre le domaine de la lutte et réduire d’autant le périmètre de l’îlot sacré ? Lors des prochaines manifestations, qui sera encerclé, les agents et les relais de la classe dominante ou les travailleurs dans leur établissement ?

Rendra-t-on assez hommage aux petites gens qui, aux côtés de la bourgeoisie des Lumières, ont préparé la Révolution française ? Au milieu du XVIIIe siècle, le seigneur de Sprimont, dans l’actuelle province de Liège, faisait assassiner un notaire parce qu’il défendait les gens de son village contre l’exploitation et l’injustice du maître des lieux [6]. Quarante ans plus tard, c’était la nuit du 4 août 1789 et les droits seigneuriaux étaient abolis en France. Si cet homme n’avait pas eu de fils, l’auteur de ces lignes n’écrirait pas aujourd’hui. Il s’appelait Mathieu Dufays.

En matière de bonne conscience, les gentils parleront d’atavisme petit-bourgeois, les méchants, plus sévèrement et comme Emile Zola, d’hérédité-dégénérescence et – qui sait ? – de frustration. A chacun de juger.

Ni dieu ni maître. J’ai dit, Compagnons.

Jean-Michel Dufays
Coordination des Travailleurs de l’Enseignement

15 janvier 2011

[1] Alain BADIOU, « Les mathématiques sont la seule discipline capable d’expliquer l’Etre », dans Le Point Références. L’âme russe, n° 5, janvier-février 2011, p. 121

[2] Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Paris, Flammarion, 1991, p. 43

[3] Code civil, 1804, art. 1781

[4] « Entre le deuil du monde et la joie de vivre ». Les situationnistes et la situation des comportements, Paris, Gallimard, 2008, p. 199

[5] Changer la société sans prendre le pouvoir. Syndicalisme d’action directe et renardisme en Belgique (dir. Mateo ALALUF), Bruxelles, Labor, 2005, et le film de Thierry MICHEL, Hiver 60. Chronique de la grande grève (1982), rééd. Liège, Films de la Passerelle, 2010, DVD couleurs, 90 min.

[6] Georges LAPORT, Contes et légendes du Pays d’Ourthe-Amblève et des environs, Grivegnée, Noir Dessin

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