« Travailler plus pour gagner plus ». Le syndrôme de Stockolm

Jamais les liens entre l’enseignement supérieur, l’industrie et le monde politique n’ont été aussi étroits. Le système de promotion à la Haute Ecole Paul-Henri Spaak valorise des « compétences » liées à l’intégration des enseignants au marché. Dans les règles de calcul de promotion barémique au sein de l’établissement, on trouve, à côté de l’ancienneté, différents critères qu’il s’agit de dénoncer vigoureusement :

  1. « L’avis pédagogique des étudiants ». De plus en plus, ces derniers sont considérés comme de véritables clients qu’il s’agit de recruter lors des inscriptions mais surtout de séduire, dans le chef d’enseignants peu scrupuleux, dans les semaines qui précèdent les avis.
  2. « Le remplacement des collègues pour autant qu’il vienne en sus des attributions normales ». Ce système d’auto-exploitation participe de cette « cadratisation » du secteur public qui n’est, bien sûr, qu’un miroir aux alouettes. Le système des 35 H/semaine dans l’enseignement supérieur ne permet pas de réagir légalement face à ce chantage.
  3. D’autres « éléments ne sont retenus que s’ils ne sont pas repris comme attributions normales justifiant un allègement d’horaire ». Par exemple, « l’aide (bénévole) au secrétariat » ou l’ « organisation de la publicité » de la HE. Les enseignants en sont donc réduits à devenir, lors des salons étudiants, des délégués commerciaux qui doivent participer – ô absurdité ! – à la concurrence contre d’autres HE de leur propre réseau. On voit la perversité de l’ « autonomie » des établissements de l’enseignement supérieur, dénoncée en France lors des manifestations contre la loi Pécresse.
  4. « Les activités externes bénévoles en rapport avec la fonction dans la HE ou activités rémunérées si la rémunération revient à la HE ». Autrement dit, l’employeur se sucre sur le dos des travailleurs serviles.
  5. Une note est également prévue pour l’ « implication dans des services à la société » (traduisez « au système capitaliste ») : l’apport de « contrats extérieurs » à la HE. Par conséquent, personne ne sera à l’abri de la mainmise du patronat sur le fonctionnement de la HE qui passera ainsi sous le contrôle des chiens de garde du capital. Il apparaît clairement que les décisions à la « sauce bolognaise » ont un but évident : faire des établissements d’enseignement supérieur des entreprises de recherche et de formation réactives vis-à-vis du marché. Ce qui se dessine en Europe, c’est bien un enseignement supérieur à deux vitesses, dont le degré de richesse dépendra du niveau de connivence avec le patronat. Ceux et celles dont la légitimité provenait moins de la qualité de leur travail scientifique que du nombre de contrats décrochés par leur laboratoire, vont enfin pouvoir exercer un contrôle quasi hégémonique. L’avenir de l’enseignement supérieur réside désormais dans la fourniture d’expertises aux entreprises et aux régions et la professionnalisation des diplômes permet une légitimation « scientifique » de la domination capitaliste.
  6. « Les publications ». Mais qui jugera ? Des collègues, dans certains départements, sont souvent seuls dans leur spécialité. Et l’on sait qu’en Flandre, les établissements d’enseignement supérieur sont contraints de donner la priorité aux formations où les publications sont nombreuses. La quantité aura-t-elle le pas sur la qualité ? Aux Etats-Unis, c’est le nombre d’occurrences dans un index qui permet de juger de la « valeur » d’un chercheur. Le système nord-américain s’imposera-t-il définitivement ? ll y a tout lieu de le croire. Les « temples de l’intelligence » que sont les universités sont déjà, en Belgique, de formidables outils de formatage des idées.
  7. « Être délégué dans un conseil » de la HE. Certains enseignants pourraient donc être tentés de poser leur candidature dans ces conseils afin de gagner davantage sur le plan financier en participant ainsi à la cogestion.

Ces règles de calcul de promotion de la HE Spaak ont été décidées à l’unanimité des membres de son Conseil d’administration, donc par l’ensemble des représentants syndicaux. Pas un vote de protestation. Or, ces derniers ne sont déjà que quatre sur vingt-sept membres : minoritaires, il auraient au moins pu sauver l’honneur des travailleurs, réduits à n’être plus que les esclaves d’un système aliénant. Comme dans le privé, le patronat achète les organisations syndicales par leur intégration et par la cogestion. Et que dire de ces « personnalités extérieures » qui siègent dans les C.A. ? La loi Pécresse, en France, a augmenté leur nombre car ils sont souvent les représentants du patronat, dont la fonction est d’ « ouvrir » les établissements à cette réalité « extérieure » – justement – qui est celle du capital tout puissant. On aura compris la logique de ces promotions barémiques : flatter le portefeuille de la couche supérieure du monde enseignant pour l’intégrer idéologiquement à la classe dominante et la vassaliser. Illusion petite bourgeoise qui ne durera qu’un printemps ! Il s’agit surtout de diviser les travailleurs, ce qui rendra les négociations plus difficiles puisque les salaires seront individualisés et ne dépendront plus de facteurs communs à tous les travailleurs, sans parler des tensions qui, inévitablement, surgiront entre ceux qui auront eu une bonne note et ceux qui ne l’auront pas. D’ailleurs, une directive européenne n’explique-t-elle pas que c’est le mérite plutôt que l’âge qui doit servir de base à la rémunération ? Degré de « soumission » au pouvoir ne conviendrait-il pas mieux que « mérite » ?

La sournoiserie du système marchand n’a plus de limite. J’ai déjà développé ailleurs les dangers de l’évaluation de la qualité pour qu’il soit nécessaire d’y revenir longuement, sinon pour dire qu’elle donne aux travailleurs une illusion de participation pour les bloquer ensuite dans leurs revendications. Le but est clairement de casser l’expression syndicale en amenant les travailleurs sur un terrain choisi et balisé par le patronat. La procédure mise en place présente l’évaluation comme une autogestion alors qu’il s’agit d’un véritable « autoflicage », aliénant par définition. A plusieurs reprises, le personnel de l’Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris III (Censier) a refusé unanimement, lors d’assemblées générales, son évaluation.  Il serait peut-être temps que les travailleurs prennent, chez nous aussi, leur destin en main et procèdent systématiquement à l’évaluation de leurs directions et de leurs ministres sur base de critères clairs définis par les travailleurs eux-mêmes avec publication des résultats à la clef, comme le prévoit le décret sur l’Agence de la qualité mis au point par la ministre Simonet.

Reste enfin le serpent de mer : les fusions. Dans la capitale de la France, l’an dernier, les personnels des Universités de Paris III (Censier) et de Paris IV (Sorbonne) se sont mobilisés contre le projet de fusion de leurs établissements, car quarante pourcent d’entre eux sont précaires (professeurs, administratifs et ouvriers). Ce projet préfigure la privatisation des universités de demain par le « dégraissage » favorisant ainsi des « économies d’échelle » sur le dos des travailleurs.  Existe-t-il encore une différence entre la logique du secteur privé et du secteur public ? Apparemment aucune. Sans doute verrons-nous bientôt le nouveau régime de bonus salarial (d’avantages non récurrents) qui permet dorénavant aux employeurs belges d’octroyer à tout ou partie de leur personnel une prime liée à l’obtention de résultats collectifs préalablement fixés. Ce qui est sûr c’est que des fusions d’HE ont bien lieu en ce moment comme en témoigne la lecture du Moniteur : création de la HE de la Province de Liège (fusion de Rennequin Sualem avec Troclet et Vésale) et de la HE de Namur (fusion de l’HENAC et de l’IESN). Inconscients de la catastrophe, certains camarades, comme en Quatorze, partent, la fleur au fusil, dans le cadre de la cogestion et de la concurrence entre établissements scolaires et académiques, contre de faux ennemis, prêts à tomber au champ d’honneur, prêts à la boucherie.

Nul n’est prophète en son pays. Alors jouer à Cassandre ou à Jérémie ? Puisse l’armée de l’ombre disperser la nuée de corbeaux qui planent dans le sombre ciel.

J’ai dit, camarades.

Jean-Michel DUFAYS

L’Ouvre-boîtes, février 2008

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