Luttes politiques et syndicales en Turquie

Bahar Kinyongür, historien de l’art grec et romain, a été détenu, cellule 205, « section spéciale » de la prison de Nivelles (Brabant wallon) jusqu’au 19 avril 2007. J’ai recueilli ses propos les 26 et 28 mars pendant son séjour en prison.

Jean-Michel Dufays : Même dans les ténèbres la lumière brille. La plus sombre des prisons n’empêchera jamais d’exercer ce que nous possédons en propre, nous êtres humains, la capacité de penser le monde et la volonté de le transformer. Tant sur le fond que sur la forme, le caractère injuste de ton procès et contraire à l’exercice des libertés fondamentales a été souvent dénoncé. En revanche, le contexte dans lequel s’inscrivent ton combat et celui de tes camarades incarcérés est ignoré du grand public. Pourrais-tu l’éclairer ?

Bahar Kimyongür : Comprendre la Turquie d’aujourd’hui nécessite de faire un bond de soixante ans dans l’histoire. C’est que, depuis l’après-guerre, la Turquie vit dans le giron étasunien. Elle est devenue une république en 1923 et, jusqu’en 1945, a vécu sous un régime, certes autoritaire, mais qui, sous la direction de Mustapha Kemal Atatürk, montrait une certaine indépendance face aux puissances coloniales. La Turquie était un pays non-aligné avant la lettre. Le kémalisme n’a pas survécu longtemps à son fondateur puisqu’il est mort en 1938 et que dès 1945, les Etats-Unis se sont implantés dans le pays en profitant du plan Marshall. Mais pour asseoir son autorité de manière définitive, Washington a dû recourir à la force à deux reprises, le 12 mars 1971 et le 12 septembre 1980, pour contrer la menace communiste.

 J.-M. D. : Pourquoi à ces dates-là ?

B. K. : Il est vrai que le mouvement social était très dynamique. A partir de mai 1960, la libéralisation de l’économie a entraîné une industrialisation et un appauvrissement effréné de la population, ce qui a nourri la contestation sur le plan syndical. En 1967, on a vu la création de la Confédération Révolutionnaire des Syndicats Ouvriers (DISK) qui rompait avec le syndicalisme de concertation, basé sur le modèle américain, de la Confédération Turque des Travailleurs (Turk-Is). En 1965, le Parti Ouvrier de Turquie (TIP) gagne plusieurs sièges au Parlement : c’est la première fois qu’un parti prônant le socialisme occupe un tel terrain sur la scène politique. Ce parti fonde une Fédération des Clubs de Réflexion (FKF) dans les universités et c’est du grand débat « réforme ou révolution » que naîtra le mouvement à l’origine du Parti et Front Révolutionnaire de Libération du Peuple (DHKP-C). Le mouvement syndical est indissociable du mouvement révolutionnaire : d’ailleurs, les phases d’ascension et de récession de ces deux mouvements sont synchroniques.

Cette nouvelle génération va permettre de développer un combat syndical sur le terrain de la lutte des classes. Lorsque les syndicats seront dissous dans les années 80, ce sont les révolutionnaires qui vont recréer des confédérations syndicales dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des services municipaux. Celles-ci ne seront reconnues qu’au milieu des années 90. Jusqu’à aujourd’hui, les secteurs clefs de l’économie turque (armement et sidérurgie) restent à la merci des syndicats de droite, voire fascistes comme Turk Metal.

Récemment, Turk Metal a appelé ses affiliés à mener une campagne de cotisation en faveur de l’armée et il y a un mois, son secrétaire général a déclaré que, pour la nation, les travailleurs devaient travailler gratuitement suite à l’annonce du programme de flexibilité imposé par le FMI.

J.-M. D. : L’éducation constitue l’un des piliers essentiels des sociétés humaines. Le pouvoir cherche donc à contrôler ceux qui transmettent le savoir et qui forment les jeunes. Qu’en est-il en Turquie ? Parlons donc plus précisément de tes collègues et camarades turcs.

B. K. : Actuellement dans le secteur de l’éducation, 150 000 enseignants exercent leur métier sans statuts, ce qui a d’ailleurs provoqué des suicides ces dernières semaines. Le gouvernement actuel tente d’introduire un examen de carrière afin de créer une concurrence entre les professeurs. Pour le citer, le syndicat Enseignement (Egitim Sen) subit l’ire du pouvoir parce qu’il défend le droit à l’enseignement de chacun dans sa langue maternelle ; cette position lui a valu d’être interdit. Au début de mars, sa centrale à Istanbul a été incendiée par une organisation paramilitaire à la solde du pouvoir.

J.-M. D. : J’imagine que cette attitude face au syndicalisme dans un régime autoritaire est générale.

B. K. : Dans les années 80 et 90, de nombreux syndicalistes ont été assassinés, enlevés et nombre d’entre eux ont succombé à leurs blessures suite à leur détention. Ces dernières années, la répression militaire a perdu en intensité. Pour autant, elle n’a pas cessé. De nombreuses purges sont organisées à l’intérieur même du syndicat contre les révolutionnaires. L’affiliation à un syndicat coûte le licenciement dans la plupart des secteurs des entreprises privées. Et dans le secteur public existe encore la pratique moyenâgeuse du bannissement et de l’exil intérieur.

J.-M. D. : Comment la société dite « civile » réagit-elle aux atteintes aux droits de l’homme ?

B. K. : La Turquie est un pays de paradoxes. Des professions libérales comme l’ingénierie, la médecine et les architectes sont organisées dans des corporations résolument à gauche. L’Ordre Turc des Médecins (TTB) qui compte 73 500 affiliés sur 103 000 praticiens a régulièrement fait pression sur les autorités pour que cessent les tortures visant les prisonniers politiques. Tant l’Ordre des Médecins que la Chambre des Ingénieurs et des Architectes de Turquie (TMMOB) ont joué, pendant les sept années de grève de la faim de membres du DHKP-C, le rôle de médiateurs entre les détenus et le gouvernement.

J.-M. D. : Dans les médias belges officiels, le DHKP-C est présenté comme une « organisation terroriste ». Pourrais-tu nous présenter ce mouvement ?

B. K. : Le DHKP-C est méconnu du grand public. D’aucuns pensent qu’il s’agit d’une organisation strictement armée alors que son activité militaire est marginale quand on la compare à ses innombrables activités sociales et politiques. Le DHKP-C, ce sont essentiellement des comités populaires dans les quartiers déshérités situés en périphérie des métropoles comme Istanbul, Izmir, Ankara et Adana. La presse turque parle régulièrement de campagnes contre la criminalité et la prostitution menées par les membres et les sympathisants du DHKP-C. C’est une organisation qui compte plus de 300 détenus politiques. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le DHKP-C transmet son message surtout par la poésie et la chanson. De nombreuses associations culturelles se situent dans sa mouvance. Le DHKP-C est certes une organisation marxiste mais s’apparente davantage aux mouvements de libération tiers-mondistes comme on en connaît beaucoup en Amérique latine. Cette organisation tient compte également de la diversité ethnique et religieuse de l’Anatolie, notamment en combattant le nationalisme et en promouvant la fraternité entre Turcs, Kurdes, Lazes, Tcherkesses, Géorgiens, Arméniens, Arabes, Roms et Assyro-Chaldéens.

J.-M. D. : Je te remercie. Mon maître Michel Foucault aurait trouvé une parfaite illustration de ses thèses dans ton incarcération.

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